Un classique éclaire le présent
Trump coupable : le syndrome “Al Capone” ?
Donald Trump marche à l'extérieur du tribunal pénal de Manhattan après qu'un jury l'a reconnu coupable de crimes pour avoir falsifié des documents commerciaux dans le but d'influencer illégalement l'élection de 2016, jeudi 30 mai 2024, à New York. © Steven Hirsch/New York Post via AP / Sipa
L’ancien président américain Donald Trump vient d’être reconnu coupable dans l’affaire « Stormy Daniels ». Tandis qu’il échappe toujours à la justice pour son rôle dans l’insurrection du Capitole et ses tentatives pour entraver l’élection de Joe Biden, c’est une affaire de falsification fiscale qui lui vaut cette condamnation. Comme le parrain de la pègre de Chicago Al Capone en son temps… Et comme l’avait analysé le philosophe Alexis de Tocqueville.
Donald Trump, même s’il ne respecte guère les règles de la vie démocratique, n’est pas à proprement parler un gangster. C’est un ancien président américain en campagne pour un nouveau mandat. Mais il a un point commun avec une autre icône de l’histoire de son pays, Al Capone. Son irrésistible ascension est entravée par une affaire judiciaire apparemment mineure. En 1931, le chef de la pègre de Chicago est inculpé pour fraude fiscale. Il est condamné à dix-sept ans de prison et perd son empire. Là où la police et la justice ont échoué à le punir pour les innombrables meurtres et trafics dont il était responsable, ses malversations financières l’ont fait chuter. Comme Donald Trump, que la justice américaine ne parvient toujours pas à atteindre pour avoir cherché par tous les moyens, y compris l’appel à l’insurrection, à renverser le résultat des élections présidentielles de 2020. Un jury populaire, à New York, a déclaré l’ancien président coupable de ne pas avoir déclaré le montant versé à l’actrice de films X Stormy Daniels en échange de son silence et d’avoir tenté de faire passer ces dépenses sur ses comptes de campagne. Comme dans le cas de Capone, ce n’est pas à l’occasion d’un procès pour les faits les plus graves qui lui sont reprochés mais pour une affaire relativement périphérique que Trump est le premier ancien président à être pénalement condamné.
Que révèle ce paradoxe sur la justice et la culture américaine ? Plusieurs choses selon Alexis de Tocqueville, qui décrit, dans De la démocratie en Amérique, au XIXe siècle, les fondements de l’esprit américain afin de faire entrevoir aux nations européennes leur possible avenir. Tout d’abord « l’importance de l’argent, […] réellement plus grande » dans les rapports sociaux. Alors que les sociétés aristocratiques ou issues de celles-ci accordaient un prestige immense à la naissance et à la lignée, les peuples démocratiques ne connaissent qu’un seul critère de supériorité sociale, l’argent : « La distinction qui naît de la richesse s'augmente de la disparition et de la diminution de toutes les autres » (De la démocratie en Amérique, t. II, chapitre XVII). Il semble donc normal que le milliardaire devenu président Donald Trump puisse être jugé et condamné pour des affaires liées à l’argent tout autant que pour son action politique.
Tocqueville remarque par ailleurs qu’un trait commun relie une vieille société aristocratique comme l’Angleterre et la jeune démocratie américaine : une forme de pragmatisme modeste dans « la mise en jugement des principaux agents du pouvoir » (De la Démocratie en Amérique, t. I, chapitre VI). Pour les Américains comme pour les Britanniques, « c’était bien plutôt par de petits procès, mis chaque jour à la portée des moindres citoyens, qu’on parvenait à garantir la liberté, que par de grandes procédures auxquelles on n’a jamais recours ou qu’on emploie trop tard ». D’après le philosophe, au lieu d’organiser de retentissants procès politiques pour des motifs graves, pour les Anglo-saxons, des affaires plus latérales suffisent à faire chuter l’exécutif. C’est de cette manière, apparemment anodine, que ces peuples manifestent leur pouvoir et leur indépendance vis-à-vis des tentatives d’abus de pouvoir : moins de pathos, plus d’efficacité.
Il est évidemment trop tôt pour savoir si ce verdict gênera la campagne de Trump. La peine ne sera prononcée que dans quelques semaines et l’on connaît la capacité de l’homme politique à nourrir sa popularité par une prétendue persécution judiciaire. Reste que les électeurs indécis seront peut-être moins enclins à voter pour un candidat convaincu de malversations. Dans tous les cas, cela n’empêchera sans doute pas le postulant républicain à se présenter. Dans son esprit la nature de la démocratie n’est pas l’état de droit mais la décision du peuple. Mais, là encore, Tocqueville prévient : si en démocratie « l’empire de la majorité [est] absolu », cela ne signifie pas que « la majorité d’un peuple a le droit de tout faire ». Il existe en effet une loi supérieure à celle du corps électoral : cette loi, « c’est la justice », qui « forme donc la borne du droit de chaque peuple » (De la Démocratie en Amérique, t. II, chapitre VII). C’est précisément cette primauté du droit que la course effrénée de Donald Trump remet en cause. Réponse en novembre prochain…