Hors-série "Le sommeil"
Un paradis lézardé : une nuit avec Éric Fiat
© Marguerite Bornhauser
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Cet article est issu du Hors-série n°N°56 de Philosophie magazine « Le sommeil », en kiosque le 09 février 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le pays de mes nuits fut, longtemps et pour parodier Baudelaire, le vert paradis des sommes enfantins, l’innocent paradis plein de plaisirs furtifs. Particulièrement quand je dormais chez mes grands-parents dans ce que j’appelais la « petite chambre », monter me coucher était une fête. D’abord parce que je ne le faisais pas seul : ce haut lit de bois sombre qu’il me fallait presque escalader pour la joie des draps délicieusement rêches, du gros édredon rouge – de là l’expression « monter me coucher » –, je m’y couchais généralement avec petit-frère, et ce m’était première joie : celle de la fiction d’une autorité qui ordinairement me manquait en tout et que petit-frère avait la délicatesse de ne contester que tendrement. Alors je nous sentais – bien que nous fussions tous deux garçons – Hansel et Gretel protégés par quatorze anges, ou bien encore Nicolas et Pimprenelle l’étant par quelque bon Nounours. On a les références qu’on peut…
Autre joie : les mots qui accompagnaient ledit coucher, sans la saveur desquels il n’eût pas été ce qu’il était. Dans la parole de mes grands-parents il y avait le roupillon du petit père dans la p’tite chambre, lequel se renfourniotait sous les draps en étreignant son polochon : mots si tendres et drôles que ma nuit en était merveilleusement imprégnée. Le marchand de sable ne tardait guère et je me fusse vite endormi du sommeil du juste si je n’avais craint la venue de figures monstrueuses (hyènes, loups ricanants) sur les rideaux sombres animés par le vent, ou d’un cauchemar. Mais de ces venues celle de ma grand-mère toujours me sauvait, de sorte que consolation venait toujours après désolation. Telles étaient les nuits de mon enfance : une façon de paradis cependant traversé d’inquiétudes.