Témoignages
Une périlleuse quête d’équilibre
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 18 de Philosophie magazine « 18 - avril 2008 », en kiosque le 27 mars 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
De l’union de raison à la « consommation » des partenaires, de la recherche de l’autre à celle du semblable, des marges à la normalité, voilà six recherches d’un accord possible. En regard, six philosophes éclairent ces nouvelles façons de filer le parfait amour.
Les rencontres sur Internet
Raphaël, 31 ans
« Les rencontres sur Internet sont mal perçues. Ceux qui vont sur des sites sont d’emblée catalogués comme des pauvres mecs ou des pauvres filles qui en sont réduits à tapoter sur leur clavier pour mettre le grappin sur quelqu’un. Sinon, ils sont perçus comme des boulimiques de sexe. Je me suis inscrit sur Meetic, il y a quelques années, par curiosité. C’était gratuit. Je m’ennuyais en Guadeloupe, j’étais dans un bureau et mes amis me manquaient. Il me fallait un exutoire. J’ai donc commencé à discuter avec des jeunes femmes. J’étais comme un romancier qui crée des histoires. Cela me permettait d’avoir une activité littéraire, tout en me sortant de mon travail. La première fois, je n’avais rien en commun avec la fille. La deuxième, elle adorait Sarkozy et les rugbymen, moi je préfère les pêcheurs et les poètes. La troisième, c’était une jeune maman qui habitait avec ses quatre enfants dans une cité. Comme je ne rentre pas de profil – je cible seulement le lieu –, j’ai été amené à rencontrer des personnes à qui je n’aurais jamais parlé dans d’autres conditions. Récemment, je suis tombé amoureux. On s’est envoyé un seul mail. J’en suis encore surpris car, d’habitude, je garde toujours le contrôle. Bizarrement, vu nos centres d’intérêt, j’aurais pu la rencontrer dix fois dans un concert ou ailleurs. »
Le commentaire de Serge Tisseron (1) : « Le paradoxe d’Internet, c’est de contacter des personnes très différentes de soi et de finir par s’associer à un “alter ego”. »
Sur Internet, il faut d’abord savoir se mettre en valeur, se rendre « remarquable » pour se faire remarquer. Pour cela, le mieux est souvent de ne pas raconter la réalité, mais de plutôt de « belles histoires »… C’est ce que découvre Raphaël en commençant à discuter avec des jeunes femmes. Il assimile cela à une activité littéraire. Or il y a deux façons de s’y livrer : pour mieux se connaître soi-même ou pour séduire et manipuler l’autre. Le problème est que si on sait que les belles histoires qu’on raconte sont des fables, nos interlocuteurs, eux, ne le savent pas forcément. D’où le risque de quiproquo : « La première fois, je n’avais rien en commun avec la fille. La deuxième, elle adorait Sarkozy, etc. » Si ces quiproquos existent aussi chez les « dragueurs » dans la vie réelle, disons qu’Internet les favorise. Pour beaucoup d’entre nous, il est plus facile de raconter de beaux mensonges seul devant son écran qu’en regardant l’autre dans les yeux.
Mais le plus étonnant est qu’après avoir rencontré tant de personnes tellement différentes de lui, Raphaël finisse par se rapprocher d’une femme qui a des centres d’intérêt extrêmement proches des siens. C’est l’un des grands paradoxes d’Internet. Grâce à la Toile, on peut contacter un nombre infini de personnes très différentes de soi, et on finit par s’associer à des gens qui nous ressemblent. Ce fonctionnement est lié à l’angoisse de rencontrer l’inconnu, mais aussi à la logique d’Internet. Rien n’y est jamais vérifiable, ni l’identité de nos interlocuteurs, ni la véracité des informations qu’on y trouve, et c’est évidemment insécurisant. Rien d’étonnant alors si on a la tentation d’utiliser Internet pour trouver un « alter ego ». Insécurité oblige… La crainte de l’errance infinie et de la dispersion dans un réseau trop large produit le désir de la rencontre à l’identique.
(1) Psychiatre et psychanalyste, auteur de Virtuel mon amour (Albin Michel).
Le mariage à l’église
Marie, 30 ans
« Le mariage à l’église faisait partie de mon projet de vie. J’ai été élevée dans la foi catholique par des parents qui formaient un couple heureux. C’est un engagement qu’il est impossible de rompre, sauf cas exceptionnel. Dieu nous accompagne tout au long de notre vie. L’amour, ça se construit en profondeur, dans la durée. Il n’y a pas forcément d’excitation ni d’euphorie. Je n’ai pas eu de coup de foudre pour Yann. J’ai pris la décision de me marier avec lui pour des raisons assez rationnelles : on s’accordait bien, nous avions des goûts et des intérêts communs, une même façon de concevoir la vie. Nos trois enfants sont venus naturellement. Même s’il nous arrive des tuiles, j’ai confiance. »
Yann, 30 ans
« Nous formons comme un seul corps. C’est un engagement pour la vie qui engage toute la vie. J’ai choisi d’exercer un métier compatible avec le fait d’être deux : je ne vadrouille pas trop même si je travaille beaucoup – je suis dans la finance. Seul, j’aurais peut-être choisi d’embrasser une carrière universitaire ! Il faut accepter d’être façonné par l’autre. Si on ne s’engage pas, le risque est grand d’évoluer différemment en fonction des sollicitations et des rencontres. Il y a quelque chose d’inéluctable dans le mariage. En même temps, je ne me projette pas. D’ailleurs, nous ne sommes pas propriétaires de notre appartement. Ce qui m’intéresse, c’est maintenant. »