Darwin, bonaparte et le Samaritain. Une philosophie de l'histoire

Une recension de Catherine Portevin, publié le

Michel Serres, qui se décrit lui-même comme un « passe-partout », n’avait pourtant jamais abordé de front l’histoire politique. Exact contemporain des Foucault, Derrida, Bourdieu, il se passionna davantage pour la biologie moléculaire de Jacques Monod que pour le matérialisme historique, le postmodernisme ou le structuralisme. Ce n’est donc pas sans malice que, méditant son âge et son temps, le très vif philosophe apporte finalement sa contribution à une « philosophie de l’histoire » qui fait pièce tant au sens hégélien de l’Histoire qu’à « la fin des grands récits » diagnostiquée par ses camarades postmodernes.

Car, d’emblée, il change les focales, dessine la multiplicité des paysages et nous fait tomber de l’échelle temporelle. Il est d’usage, rappelle-t-il, de dire que « l’histoire commence avec l’invention de l’écriture », puisque c’est ainsi que les hommes peuvent se construire une relation à leur propre passé. Mais, objecte Michel Serres, si l’on considère que l’écriture est une empreinte codée, alors les molécules, les plantes, les bêtes, les « roches, climat, mer, planète, étoiles et galaxies » n’en laissent-ils pas aussi, y compris en nous-mêmes, que la science s’attache à déchiffrer ? Dès lors, si l’histoire commence avec l’écriture, elle commence bien au big bang. Qu’est-ce qu’une philosophie de l’histoire, affirme-t-il, si celle-ci ne prend pas en compte la connaissance que nous avons aujourd’hui de ce passé géant – « multimilliardaire » – de l’Univers et de la Vie (ce qu’il a appelé le Grand Récit) ? 

« L’histoire de Michel Serres est construite en trois âges répondant aux trois questions traditionnelles de la philosophie : D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? »

L’histoire de Michel Serres est construite en trois âges répondant aux trois questions traditionnelles de la philosophie : D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? À chacun de ces âges jouent en tension les couples vie/mort, paix/guerre, énergie/entropie, doux/dur. Le premier est dominé par Darwin, la théorie de l’évolution valant comme loi de l’histoire pour constituer « les conditions génériques du nôtre ». Le deuxième âge est celui d’une histoire « locale », réduite à l’espèce humaine dans sa capacité à s’autodétruire, et dont les héros (de Gengis Khan à Hitler) sont essentiellement des « meurtriers de masse ». Cet âge est dominé par Bonaparte en personnage emblématique de la politique comme pouvoir de donner la mort. La haine de la guerre, puisée à son expérience (il est né en 1930), demeure centrale chez Michel Serres, et il ne peut en parler sans passion : « J’ai une âme sculptée par la vie et par la paix. » Sûrement, cette âme-là, fût-elle philosophe, n’a pu en effet que se tenir à l’écart de cette histoire.

Le troisième âge, enfin, commence après la bombe de Hiroshima. Nous sommes dans cette nouvelle ère. L’histoire, dramatiquement mondiale, redevient globale comme au temps du Grand Récit ; la longévité de la vie fait apparaître aussi sa fragilité ; le temps est venu pour le souci « doux » de la planète, donc de l’humanité. À cet âge, il faut d’autres héros, dont le Bon Samaritain de l’Évangile de Luc est la figure : le médecin qui soigne, le diplomate qui négocie, la Petite Poucette désormais célèbre qui réalise la démocratie du savoir. La philosophie de Michel Serres s’assume avec confiance du côté de l’utopie.

Son lecteur familier retrouvera beaucoup des visions qui font la puissance et le charme de sa pensée. Réarticulées ici, elles disent, sur le mode généreux qui convient, la part testamentaire de l’ouvrage. Et l’on se dit que toute l’œuvre de Michel Serres n’a au fond jamais cessé d’être préoccupée par la Vie, d’où elle vient, ce qu’elle est et où elle va. Donc, préoccupée d’histoire.

 

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