5. Ni Corbin ni Foucault

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Cet article est issu du numéro 82 de Philosophie magazine « 82 - septembre 2014 », en kiosque le 21 août 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le régime de la ‘velayat-e faqih’ a un autre ennemi, plus redoutable, peut-être, que le chiisme spiritualiste de Golpaygani ou la version mondialisée de Shahrestani. Depuis la révolution, et surtout depuis la mort de Khomeyni, un autre modèle s’est discrètement développé entre les murs des universités et des séminaires. Il a été encouragé par plusieurs déçus du khomeynisme, adeptes d’un Islam plus progressiste et adapté au monde contemporain. Il a grandi durant les années 1990. Réprimé sous Ahmadinejad, ce courant s’est dévoilé durant la répression de la contestation de 2009. Après quelques années de silence forcé, il se sent aujourd’hui encouragé par le nouveau président Rohani. Mais le Guide et ses alliés conservateurs veillent toujours, et il demeure difficile d’en parler à voix haute. Il va encore falloir interpréter.

Un autre grand ayatollah accepte en effet de me recevoir. Je me dirige vers ses bureaux, dans une bâtisse hérissée de drapeaux verts. Moussavi Ardebili est né en 1926. Proche compagnon de Khomeyni, il a été membre du Conseil des experts et du Conseil des gardiens. Bref président par intérim, il a dirigé la justice du pays de 1981 à 1989. À la mort de Khomeyni, il manque d’être élu à la direction du pays au sein d’un collège de trois religieux. Mais on préfère accorder le pouvoir à Khamenei. Il se retire alors à Qom et y fonde une université novatrice, Mofid. Après la réélection frauduleuse d’Ahmadinejad en 2009, il appelle à examiner les plaintes des autres candidats. Puis, lors de la répression du Mouvement vert, il se rend, en février 2010, à Téhéran pour demander au Guide suprême de libérer les leaders emprisonnés – sans résultat. En retour, il ne recevra pas Khamenei lors de sa visite en 2010. Mais, là encore, tout se passe à demi-mot et par allusions. La mise en scène de la réception est intimidante. J’attends d’abord dans une vaste pièce aux murs de brique éclairée par des néons, donnant sur la rue et comportant une sorte de trône – la salle des audiences publiques. Puis je suis introduit dans un bureau. Là encore, beaucoup d’hommes, du domestique au clerc enturbanné, en passant par l’inévitable équipe de tournage et les envoyés du ministère de la Culture. Je suis assis sur une chaise bordant un bureau encombré de livres, dont un gros Coran sur un lutrin. L’ayatollah Ardebili porte, lui, le turban noir réservé aux descendants du Prophète. Il me reçoit avec amabilité. On sert du thé, des gâteaux, des fruits et des bonbons, et je m’apprête à lui poser les mêmes questions qu’à l’ayatollah Golpaygani. L’ayatollah, d’une voix lente, profonde, fatiguée mais sonore, en a décidé autrement. Apprenant ma formation, il décide de me poser quelques questions philosophiques et demande soudain : « Faut-il connaître le monde ? » Après un court moment de stupéfaction, je réponds : « L’homme est destiné à connaître le monde. Mais il existe toujours de l’inconnaissable. Certains le nomment Dieu, d’autres le transcendant, d’autres encore les limites intrinsèques au savoir. Il faut continuer de chercher en étant conscient qu’on ne saura jamais tout. » Je regarde le grand ayatollah qui paraît satisfait de la réponse. On peut passer à Foucault ? Pas encore… « Comment le monde s’est-il formé ? » Ça se corse. « Et comment Dieu a-t-il créé le monde ? La matière existait-elle avant la création ? D’où venait-elle ? » Je commence à m’embrouiller. « Il faut bien que quelque chose préexiste à la création », m’interrompt-il. Il a l’air un peu déçu. On peut passer à autre chose. Lorsque je lui demande si la révolution spirituelle rêvée par Michel Foucault a encore un sens après trente-cinq ans de théologico-politique, il prononce alors la phrase suivante : « Si nous n’avons pas avancé, nous n’avons pas reculé non plus. » Puis, sans que je réussisse à comprendre le cadre spatial et temporel qu’il a en vue : « Les musulmans, depuis qu’ils ont accepté l’existence de Dieu, ont cru qu’ils avaient résolu tous leurs problèmes. Mais il leur a été dit : “Si vous voulez connaître Dieu comme vous connaissez les choses que vous voyez, il n’en est pas ainsi.” » En effet, poursuit-il « l’essence de Dieu est identique à Sa Grandeur. Elle est identique à Son existence. Elle est identique à Sa Puissance. Le rôle des marjas est de renforcer la foi. Nous ne voyons la réalité qu’en Dieu et considérons que tout est l’effet de l’action divine. Dieu est partout. Mais on Le voit avec le cœur, pas avec les yeux ». L’audience est levée.

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