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“Binswanger et l’analyse existentielle”, de Michel Foucault 

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“Binswanger et l’analyse existentielle”, de Michel Foucault 

© Éditions du Seuil

Annoncé par Foucault lui-même en 1954 avant qu’il ne renonce à publier le manuscrit, l’ouvrage du philosophe français consacré à l’« analyse existentielle » (Daseinsanalyse), une forme nouvelle de psychothérapie développée par le Suisse Ludwig Binswanger (1881-1966) à partir des années 1930, était connu de la plupart des spécialistes. Le voilà, désormais, accessible au grand public. Une parution en forme de témoignage, qui éclaire l’élaboration de la réflexion de Foucault sur la maladie mentale – laquelle débouchera en 1961, dans Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, sur la disqualification de cette notion, ou du moins sur son interprétation à partir des mécanismes historiques d’exclusion des « fous ». À la croisée de la psychanalyse et de la phénoménologie, la découverte de la pensée de Binswanger est une étape décisive de ce parcours. Foucault y trouve, de son propre aveu, « quelque chose de différent des grilles traditionnelles », une « révolution surprenante » même. 

 

  • Dépasser la psychanalyse. Binswanger, le père de la Daseinsanalyse opère, aux yeux de Foucault, un dépassement essentiel de l’approche psychanalytique : alors que celle-ci brise « l’unité dans laquelle s’exprime le malade, et […] la répartit de part et d’autre d’une ligne qui sépare […] le conscient et l’inconscient, l’expression manifeste, et les pulsions instinctuelles », Binswanger, tente de « retrouver l’unité qui fonde toutes les dimensions de [la] présence [de l’homme] au monde, la racine de son être. » Tout l’enjeu, c’est de comprendre à nouveaux frais l’expérience pathologique, non comme la perte d’un « monde déjà-là » de sens, mais comme un « mode d’être » à part entière, comme une possibilité contenue dans la structure même de l’existence. Binswanger cesse ainsi de rapporter l’univers du fou « à la maladie, pour en chercher le fondement dans le malade lui-même : et non pas en tant qu’il est malade, mais en tant seulement qu’il est homme, qu’il est existence, qu’il est libre. Le monde d’un homme malade, ce n’est pas le processus de la maladie, c’est le projet de l’homme. » Et, dans ce renversement, c’est à l’appareil conceptuel de la phénoménologie de Husserl et de Heidegger qu’il fait appel.
  • Dépasser la phénoménologie. Le rapprochement entre les deux champs n’a rien d’évident. On voit mal, en effet, comment la pathologie mentale pourrait faire irruption dans l’« espace clarifié, d’où ont été chassées les ténèbres du non-savoir, la nuit de la vérité, et la déchéance de l’homme » – celui de la conscience face au monde –, qui est le point d’articulation de toute la phénoménologie. Comme le note Foucault, la pensée de Husserl a « chassé le psychologisme »… mais celui-ci n’a jamais cessé de travailler de l’intérieur, de hanter la phénoménologie. Le voilà qui, avec Binswanger, fait effraction dans le monde limpide de la conscience, et fait voler en éclat la « présupposition d’un monde », en montrant combien celle-ci s’enracine dans un « non-monde » originaire d’où émergent les « significations ».
  • Histoire de la la folie. Si Foucault rend hommage à Binswanger, à sa volonté de « restituer à l’homme malade ce qu’il y a de plus essentiellement humain », il n’en conserve pas moins un regard critique. Binswanger, en effet, continue de « chercher ce par quoi [le malade] “n’est pas comme les autres”, à faire ressortir des perturbations que l’on désigne comme telles à partir d’un idéal érigé en norme. » L’analyse existentielle reste structurée par l’opposition entre le normal et le pathologique, sans interroger comment ces catégories sont façonnées par les conditions concrètes d’existence. Foucault veut, au contraire, s’émanciper de ces déterminations. C’est peut-être pourquoi il renoncera finalement à publier son manuscrit : son esprit est déjà tourné vers autre chose, vers l’historicisation des catégories de la pensées, vers « l’archéologie » des savoirs. N’écrit-il pas, quelques années plus tard, toujours au sujet de la psychologie, que « ce qu’il y a de plus humain en l’homme, c’est […] son histoire » ?

 

Binswanger et l’analyse existentielle, de Michel Foucault, vient de paraître aux Éditions du Seuil. 224 p., 23€, disponible ici.