Intervention
“C’est pas juste !” : une formule métaphysique ? Par Laurence Devillairs
Laurence Devillairs. © Hannah Assouline/opale.photo
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De la plainte de l’enfant maltraité dans la cour de récréation à Zola plaidant en faveur de Dreyfus, la dénonciation de l’injustice est une parole fondamentale ,qui revient à prendre à témoin le monde, les hommes – et parfois même Dieu – d’un scandale ineffaçable. Et, toujours, aussi, à exiger, plus que la justice : la vengeance. À travers sept thèses fortes, la philosophe Laurence Devillairs propose d’en déplier toutes les dimensions.
Thèse 1 / Son existence même est un scandale
« C’est injuste » : il n’y a dans cette exclamation rien d’enfantin, rien d’un caprice. Elle n’est même pas de l’ordre de l’indignation, car dénoncer l’injustice consiste non pas à s’offusquer d’un fait mais à s’insurger contre sa possibilité même. On ne dénonce pas un événement (situation, acte, parole), on prend le monde à partie : comment l’injustice peut-elle être permise ? comment peut-elle exister ? Ce qui est alors souligné, c’est le scandale de la présence en ce monde de ce qui devrait demeurer impossible. L’injustice, c’est l’impossible qui pourtant advient. « C’est injuste » s’apparente ainsi au cri du prophète de l’Ancien Testament, qui accuse ce monde d’iniquité, réclame qu’il périsse pour que la justice soit. C’est l’Ecclésiaste, qui désigne la Cité des hommes comme étant le lieu de l’inversion des valeurs : « J’ai encore vu sous le soleil qu’au lieu établi pour juger il y a de la méchanceté, et qu’au lieu établi pour la justice il y a de la méchanceté » (Qo 3,16).
Dire « c’est injuste » est à la fois sidération devant l’impossible de l’outrage et besoin impatient de justice. Que vienne maintenant, immédiatement, l’heure du jugement, c’est-à-dire ce temps où le bien sera réaffirmé et le mal condamné : « Malheur à ceux qui méditent l’iniquité et qui forgent le mal », s’écrie Michée (Mi 2,1). D’emblée, la morale est convoquée : on en appelle à l’immuable fixité de ce qui doit être et de ce qui ne doit pas être, à la justice qui consiste pour le bien à exister et pour le mal à être rejeté. On lance son adresse au monde tout entier, et pas seulement à la société, à l’entreprise, au coupable, car un seul acte d’iniquité suffit à introduire la confusion sur terre, en rendant possible l’impensable : « Cieux, écoutez ! terre, prête l’oreille ! » lance Isaïe. (Is 1,2).
“Si Dieu ne sait rien de la révolte du juste bafoué, qui pourra la comprendre ?”
Mais voilà : le monde continue de tourner, comme si de rien n’était. Et pour le prophète Osée, c’est alors à Dieu même de faire entendre sa colère : « Je ferai cesser toute sa joie, ses fêtes, ses nouvelles lunes, ses sabbats et toutes ses solennités » (Os 2,11). Le repli de ce Dieu de colère a laissé un vide : à qui désormais confier ma souffrance devant l’injustifié ? Qui l’entendra ? Si Dieu ne sait rien de la révolte du juste bafoué, qui pourra la comprendre ? La substitution d’une religion de l’amour à une croyance en la vindicte divine nous a laissé démunis. C’est ce que montre le film de Martin McDonagh, Three Billboards : une mère plante à l’entrée de la ville des panneaux où s’affiche sa haine envers l’indifférence du monde, alors que sa fille a été assassinée. Ce sont comme des cris lancés vers le ciel, vers un dieu capable de recueillir la colère et d’y faire droit, contrairement aux hommes qui s’arrangent de l’irréparable, s’accommodent de l’impardonnable.