4. Ça sert à changer le monde ou à l’accepter ?

Chantal Mouffe: “Assumons les conflits dans le cadre de la démocratie”

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Cet article est issu du numéro 100 de Philosophie magazine « Qu’est-ce que la philosophie ? », en kiosque le 26 mai 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Les philosophes ont jusqu’ici interprété le monde, il s’agit maintenant de le changer, écrivait Karl Marx. Nous avons donc demandé à quatre penseurs engagés leur idée préférée pour ébranler la domination capitaliste.

À la différence de Richard Rorty (philosophe américain, 1931-2007), avec lequel j’ai eu de nombreuses discussions à ce sujet, je suis convaincue que la réflexion philosophique peut contribuer à orienter notre action dans le champ politique. Pour Rorty, la politique était une activité « banale » qui n’avait pas besoin de théorie. Certes, ce n’est pas la philosophie qui va résoudre les questions politiques, mais elle peut nous amener à mieux les aborder. En effet, elle peut nous aider à comprendre que beaucoup de nos problèmes actuels proviennent de notre incapacité à appréhender la nature du politique et le fait que, dans ce domaine, on ne peut pas faire l’économie de la division et de l’antagonisme. En opposition à tous ceux qui, comme Jürgen Habermas, affirment qu’une telle position est incompatible avec une perspective démocratique, j’ai proposé avec la notion d’agonisme (du grec agon, qui signifie « lutte », « affrontement ») une conception de la démocratie qui incorpore la dimension antagoniste propre au politique. Mon modèle de « démocratie agonistique » postule qu’il existe une forme de négativité radicale et que la société est nécessairement divisée. C’est pourquoi la tâche de la politique démocratique ne consiste pas à instaurer un consensus impossible mais à établir les institutions permettant de transformer l’antagonisme (l’opposition ami/ennemi) en un agonisme (la confrontation entre adversaires). Une relation d’agonisme ne nie pas l’existence de l’antagonisme, car les adversaires savent qu’aucun consensus rationnel n’est possible entre eux. Ils luttent pour la victoire de leur projet, mais dans le cadre de ce que j’appelle un « consensus conflictuel » dans lequel l’antagonisme n’est pas éliminé, mais pour ainsi dire « sublimé ».

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