Société
Comment définir la pauvreté ?
© Nick Fewings/Unsplash
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Une personne sur sept : 14,5% des Français vivaient sous le seuil de pauvreté en 2021, selon le dernier rapport de l’Insee. Un chiffre en hausse de 0,9% par rapport à l’année précédente. Comment ce seuil est-il défini, et correspond-il à ce qui pourrait être une idée philosophique de la pauvreté ? Éclairage.
De façon générale, la philosophie a accordé peu d’attention à la question de la pauvreté. La plupart des philosophes, disposant des ressources nécessaires pour s’adonner au loisir de la réflexion, n’étaient pas pauvres eux-mêmes. Sénèque, pour ne citer que lui, était même issu d’une famille immensément riche.
C’est pourtant bien un homme modeste qui fondera la philosophie : Socrate. Et la philosophie gardera, de ce dépouillement de la figure originelle, une indéniable fascination pour le dénuement. S’accomplir, revenir à l’essentiel, se retrouver, c’est s’évider, se creuser, se débarrasser des biens terrestres qui nous encombrent. Il faut être, non avoir : troquer le superflu pour la substance, la contingence des réalités sensibles pour la vérité éternelle, l’attachement à l’égard des choses disparates pour la liberté véritable qui tient tout entière en elle-même.
On retrouve ici l’idéal des cyniques : « La vertu ne saurait habiter dans une ville, ni une maison riche. » Diogène, dans son tonneau, est l’image même d’une pauvreté épanouie – d’un dépouillement volontaire. Ses disciples aussi : « Cratès avec seulement son sac et sa cape en lambeaux, rit à la vie en plaisantant, comme s’il était toujours à un festival. » Nietzsche, deux millénaires plus tard, ne dira pas autre chose dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883) : « En vérité, qui possède peu est d’autant moins possédé : louée soit la petite pauvreté. » Et que dire de la glorification, par Heidegger, de l’Armut, qui va jusqu’à l’inversion ?
“La pauvreté, c’est : être dans la propriété. La pauvreté ne manque de rien parce qu’elle n’a aucun besoin de ce qu’on voudra. En ne manquant de rien, elle ‘a’ ‘tout’. Elle est ‘riche’, non pas parce qu’elle a ‘beaucoup’ et ‘plus’ que ceux qui manquent, mais parce qu’elle ‘a’ tout. En devenant pauvres, nous devenons riches […] ‘Pauvre’ et ‘riche’ ne renvoient plus à un ‘avoir’, mais à l’Être”
Martin Heidegger, La Pauvreté (Die Armut), in : Heidegger Studies, vol. 10, 1994
Un dénominateur commun : la souffrance
On comprend que les philosophes, forts de cet héritage, ne se soient guère intéressés à la pauvreté, ni même aient essayé de la définir. On se demande à vrai dire si le terme de pauvre convenait réellement à Socrate. Socrate n’était pas riche, sans doute, mais pauvre ? Il avait en tout cas assez : assez pour survivre, pour vivre et même pour s’adonner au loisir de la pensée. Il faut avoir assez pour pouvoir se dépouiller. Il faut n’avoir pas connu l’urgence du pas assez, le manque du nécessaire, pour relativiser l’urgence irrépressible des besoins de la chair, pour ne pas la voir.
La pauvreté, pourtant, frappe partout depuis le fond des âges : non comme une démarche volontaire au bout de laquelle, peut-être, se trouve un épanouissement, mais comme une fatalité involontaire dont on peut dire, a minima, qu’elle est d’abord une souffrance qui déchire l’existence.
“Être pauvre, c’est souffrir. Les pauvres souffrent dans leur corps, parce qu’ils n’ont pas assez à manger et qu’ils travaillent trop dur ; ils souffrent dans leur âme, parce que leur dépendance et leur impuissance leur valent des humiliations quotidiennes ; et ils souffrent dans leur conscience, car ils doivent choisir, par exemple, entre sauver la vie d’un parent malade et nourrir leurs enfants”