Dossier - Avoir 15 ans
Dans la tête des ados
© Grégoire Korganow
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 148 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 mars 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Plutôt que de parler à la place des jeunes, nous leur avons donné la parole : quels sont leurs idéaux, leurs préoccupations, ce qui les motive et ce qui les étonne ?
Quand commence-t-on à être vieux ?
Eulalie, 15 ans, Paris
« Pour moi, on commence à être vieux quand on a des enfants. Avoir un enfant, c’est se ranger et donner aux autres la place du plus jeune. C’est donc relatif, on peut être vieux jeune. J’aimerais avoir des enfants, mais pas trop tôt, pour ne pas devenir vieille trop vite. J’ai sur mes parents un point de vue différent de celui que j’ai sur les adultes en général. Je ne considère pas qu’ils sont vieux, parce que j’ai l’impression de les avoir toujours connus à travers les souvenirs qu’ils nous racontent, les photos de jeunesse qu’ils nous montrent, leurs amis d’enfance. Je ne pense pas que la mentalité des jeunes ait beaucoup changé depuis leur époque, juste notre environnement. Ils étaient comme nous avec moins de technologie, vivant différemment mais partageant un même esprit de liberté. Cet esprit, on peut l’avoir, quel que soit notre âge. On peut vieillir sans devenir vieux. Je me suis sentie vieillir lors des premières sorties, puis quand j’ai été autorisée à rentrer de plus en plus tard, puis quand je n’avais plus à demander l’autorisation. Je me sens vieillir lorsque je rencontre des plus jeunes, en parlant aux petits frères ou petites sœurs de mes amis, et que je me vois en eux. Plus on vieillit, plus on est libre. Mais aussi, bizarrement, je crois que plus on vieillit, plus la liberté perd de sa saveur. On apprécie davantage le goût d’être libre quand on est jeune, parce que c’est exceptionnel et tellement rare qu’on en profite. En fait, on devient véritablement vieux lorsqu’on s’habitue à cette liberté jusqu’à perdre son ouverture d’esprit, qu’on commence à ne plus comprendre la vie qui nous entoure et qu’on ne décide plus de nos vies. Quand on n’a plus la force ou l’envie d’être libre, on devient vraiment vieux. Quand on perd le désir. »
Aujourd’hui, est-il plus facile d’être un homme qu’une femme ?
Mano, 15 ans, Nîmes
« Il est bien sûr plus facile aujourd’hui d’être un homme qu’une femme en France. Pour un nombre incalculable de raisons, mais surtout par rapport au point de vue que la société va porter sur ta personne. Un homme peut faire un plus grand nombre de choses, avec moins de jugements, qu’une femme. Et c’est déterminant actuellement, à un moment où le regard des autres est omniprésent. Il me semble que le harcèlement de rue en est un peu le résultat. Comme il y a moins de jugements portés sur les hommes, certains vont avoir tendance à penser qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent, sans être embêtés. Même chez des personnes qui ont une certaine sensibilité féministe, qui sont pour l’égalité hommes-femmes, c’est très difficile de se défaire de cela, car les stéréotypes sont partout. Un exemple qui me vient : il est facile de citer dix réalisateurs de films célèbres ; dix réalisatrices, c’est tout de suite beaucoup plus compliqué. À l’inverse, on peut très facilement citer dix actrices célèbres, précisément parce que, là, on va pouvoir jouer sur les stéréotypes, et notamment le physique. Les réalisateurs, on a tout de suite plutôt l’idée de personnes qui prennent des décisions, qui réfléchissent davantage. De plus, il me semble vraiment que la question de la survalorisation du regard des autres est plus importante qu’avant à cause des réseaux sociaux. Et il y a une épidémie de perte de confiance en soi, aussi importante que celle du Covid, notamment chez les jeunes. On vit pour le regard des autres, mais en plus, ces autres sont parfois des gens qu’on ne connaît pas, qui sont à travers un écran. On peut se faire juger par de plus en plus de personnes et avec de moins en moins de tact. Donc, je crois qu’en un sens, pour cette raison, les réseaux sociaux ont en partie aggravé le sexisme. Sur Instagram, je n’ai jamais vu un influenceur se faire traiter de salope, parce qu’il portait un short. Les filles influenceuses, elles, subissent ça souvent. Et certains vont se dire qu’ils vont pouvoir insulter les filles en vrai, et pas seulement derrière leur écran. Pourtant, sur le papier, au niveau des droits, on est totalement égaux… »