Entretien
David Van Reybrouck : “Les gens ordinaires sont des acteurs extraordinaires dès lors qu’on les inclut dans le jeu politique”
David Van Reybrouck. © Bernd von Jutrczenka/dpa/AFP
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L’historien, anthropologue, poète et philosophe belge David Van Reybrouck dénonce une forme de colonialisme du futur dans l’appropriation des ressources naturelles et voit dans la crise écologique une opportunité pour renouveler en profondeur la vie démocratique. Nous l’avons interrogé à l’occasion de la parution de son dernier texte, Nous colonisons l’avenir (Actes Sud, 2023).
Quelle place accordez-vous à la philosophie dans votre travail d’écriture ? Comment l’intégrez-vous à d’autres formes qui vous intéressent, de l’enquête à l’anthropologie historique, de l’histoire à la poésie ?
David Van Reybrouck : Le mot intégrer est le mot qui m’interpelle le plus. Ma formation principale est l’archéologie, même si j’ai étudié aussi la philosophie. Je m’intéresse à la philosophie de l’histoire, à l’anthropologie philosophique. La philosophie, c’est en fait comme un système de cercles concentriques. Il y a un noyau dur purement philosophique ; mais la philosophie a toujours été une sorte de marais marqué par une frontière floue avec d’autres récits plus empiriques. Je me sens assez bien dans cette zone liminale autour de ce noyau dur de la philosophie. L’épistémologie au sens hégélien, ce n’est pas ce qui m’emballe le plus. Ce qui m’intéresse, c’est cette zone de contact entre la philosophie et d’autres disciplines à la lisière de la réflexion abstraite pure et de la recherche empirique. La philosophie, c’est un peu comme un Guide du routard pour les curieux : il y a eu des pistes qui ont été découvertes par des penseurs, mais nul n’est obligé de rester dans leur sillon.
“Les cent prochaines années m’interpellent beaucoup. J’y distingue des dynamiques qui ne sont pas si futuristes que cela”
Vos sujets de réflexion se concentrent sur la crise démocratique, la crise climatique, la jeunesse, les traces coloniales… Qu’est-ce qui vous préoccupe au fond ? Comment pourriez-vous définir votre quête ?
Cette quête a évolué au fil des années. Préhistorien de formation, mon attention s’est d’abord portée sur le paléolithique. Puis en tant qu’historien de l’archéologie et de l’anthropologie, je me suis dirigé vers le XIXe et le XXe siècle. J’ai commencé à travailler sur l’histoire du colonialisme. Et puis après l’écriture de mon livre Congo. Une histoire (Actes Sud, 2012), je me suis penché sur le présent démocratique, la crise de la démocratie actuelle et la nécessité d’une innovation démocratique. Et maintenant, ma quête se tourne vers le futur plus que vers le passé lointain. Les cent prochaines années m’interpellent beaucoup. J’y distingue des dynamiques qui ne sont pas si futuristes que cela. Ces dynamiques me font fortement penser à ce que j’ai découvert en étudiant l’histoire coloniale ; mon souci principal, ma vraie quête, c’est notre manière de mal gérer la crise climatique. C’est ce qui me réveille la nuit.
© Éditions Actes Sud
Pourquoi aimez-vous osciller entre des longues enquêtes (sur l’histoire du Congo ou de l’Indonésie) et des textes courts d’intervention politique (Contre les élections, Nous colonisons l’avenir) ? Quelle continuité existe-t-il entre ces opus de natures différentes ?
J’essaie d’écrire des livres aussi courts que possible. Congo était le livre le plus court que je pouvais écrire sur ce grand pays. Revolusi est un livre sommaire de 600 pages sur l’histoire de l’Indonésie. J’aime bien une densité d’écriture. Mais c’est vrai qu’il existe une différence entre des livres comme Congo et Revolusi, qui requièrent des années de recherche, et mes essais politiques comme cette conférence, Nous colonisons l’avenir, que j’ai donnée à Leyde, à Berlin et à Bruxelles. J’aime nourrir le débat avec ces réflexions qui font des constats politiques et proposent surtout des éléments de réponse concrets. Je fais vraiment un parallèle entre les gros livres historiques et les petits essais. Dans les deux cas, je pars d’une même conviction : les citoyens ont quelque chose à dire. Je pense que si les gens ordinaires sont tout à fait capables de raconter l’histoire de leur pays, comme je l’ai fait dans Congo et Revolusi, ils sont tout aussi bien capables de définir le futur. C’est ce que mes essais Contre les élections (Actes Sud, 2014) et Nous colonisons l’avenir indiquent. Les gens « ordinaires » sont en fait des acteurs extraordinaires dès lors qu’on les inclut dans le jeu politique.