Russie

Ekaterina Schulmann : “Cette guerre est celle des dirigeants du pays et non celle du peuple”

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Ekaterina Schulmann : “Cette guerre est celle des dirigeants du pays et non celle du peuple”

Ekaterina Schulmann, professeur de sciences politiques à l’École des Sciences sociales et économiques de Moscou. © Lena Mucha/The New York Times/Réa

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Alors que la contre-offensive ukrainienne a commencé, nous avons demandé à la politologue russe Ekaterina Schulmann de nous partager ses analyses concernant l’état de la Russie et l’avenir de son système politique. Entre groupes armés indépendants et disparités régionales accrues, l’emprise du pouvoir par Poutine n’a rien d’évident. Une rencontre éclairante.


 

Quelles ont été les grandes tendances de l’opinion publique russe face à la guerre ? Y a-t-il eu des événements particulièrement marquants ?

Ekaterina Schulmann : Avant de vous les présenter, il faut les mettre en contexte : en Russie, une opinion divergente peut entraîner 15 ans de prison. On ne peut donc pas analyser l’opinion publique simplement en demandant aux citoyens leur avis. Dans un régime autocratique, il n’est d’ailleurs pas rare qu’un citoyen n’ait pas d’avis politique du tout. Lorsque vous lui posez une question sur un sujet qu’il considère comme politique, il va souvent se forger une opinion sur le coup. Puisqu’il veut être bien vu par ses semblables, il risque de répéter ce qu’il a entendu à la télévision d’État : il y a en effet peu de risques qu’il s’agisse d’une mauvaise réponse. Une des choses que nous pouvons cependant analyser est le niveau d’anxiété dans la société. Et là encore, les questions ne portent pas sur le niveau d’anxiété personnelle de l’intéressé. On lui demande : quel est l’état d’esprit qui règne aujourd’hui parmi vos amis, votre famille, les personnes que vous connaissez ? Mon impression générale est que le peuple russe ne se soucie pas vraiment de ce qu’il se passe militairement, mais se soucie grandement de ce qu’il se passe à l’intérieur du pays. Le premier pic d’anxiété a été observé après l’annonce de la mobilisation en septembre 2022, lorsqu’elle a bondi de 35 à 70%. Le second a commencé en novembre de la même année et a duré jusqu’en février, probablement à cause de l’érosion des habituels rituels du nouvel an. L’ambiance générale avait changé, les choses n’étaient pas comme à leur habitude. La suivante a eu lieu fin avril – début mai 2023, à cause des attaques sur le territoire russe ou parce que les célébrations du 9 mai étaient très limitées. Il n’y a pas eu de défilé aérien à Moscou et à Saint-Pétersbourg, le défilé militaire à Moscou a été le plus court jamais enregistré, et dans un certain nombre de territoires proches de la frontière, toutes les festivités publiques ont été annulées. L’inquiétude est légèrement retombée après le 14 mai, peut-être à cause de ce qui se passait à Bakhmout, peut-être parce que l’été commençait à arriver. Cependant, depuis le début du mois de juin, les niveaux d’anxiété ont à nouveau augmenté, dépassant la proportion de ceux pensant que les gens autour d’eux sont calmes. Dans tous les cas, les données paraissent hystériques, tel un cardiogramme de quelqu’un en train de faire une crise cardiaque.

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