Élisabeth de Fontenay: “J’ai fait mon chemin avec et contre la rationalité occidentale”
© Frédéric Poletti pour PM
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Cet article est issu du numéro 20 de Philosophie magazine « 20 - juin 2008 », en kiosque le 29 mai 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Élisabeth de Fontenay s’est attachée à déconstruire un certain humanisme, une tradition métaphysique qui ne fait pas droit aux bêtes, aux fous, aux femmes, aux « sauvages »… L’admiration pour Diderot, inventeur d’un « matérialisme enchanté » bien éloigné de la raison instrumentale des Lumières triomphantes, traverse cette œuvre aussi rare qu’élégante.
Les Juifs, les femmes, Diderot, les animaux : Elisabeth de Fontenay s’est intéressée à des objets délaissés, minorés par la tradition philosophique. Ancienne assistante de Vladimir Jankélévitch, elle ne cesse de mettre la philosophie « à l’épreuve de l’animalité », sans pour autant « offenser le genre humain ». Elle ne veut pas en finir avec l’exception humaine, mais la conduire à s’ouvrir au « peuple des endormis ». Car son souci des bêtes provient autant d’une « particulière tendresse » à leur égard que d’une analogie entre les pratiques d’élevage et de mise à mort industrielle des animaux avec les camps de concentration et d’extermination, où moururent plusieurs membres de sa famille. De la question juive à l’âme des bêtes, de l’horreur de l’abattoir à la condamnation de la corrida, elle revient sur le parcours de sa pensée hétérodoxe.
Philosophie magazine : Vous vous êtes intéressée à « des objets non identifiés par la vulgate philosophique » : les Juifs (et l’antisémitisme), les femmes, Diderot, les bêtes. Quel fil biographique relie ces objets d’investigation ?
Élisabeth de Fontenay : Comme le dit cette énumération qui me fait apparaître comme quelqu’un de bizarre, à la pensée un peu décousue, aux intérêts contradictoires, oui, j’ai écrit sur les Juifs (continûment), sur les femmes (très peu), sur Diderot (passionnément), sur les animaux (énormément). Si je ne me suis pas située dans le droit fil de la tradition philosophique et de ses institutions, c’est que j’ai toujours ressenti une certaine illégitimité dont je sais qu’elle était due à cette éducation chrétienne que recevaient les filles de mon milieu et de ma génération, et qui nous exerçait à l’effacement, voire à l’humilité. Cette illégitimité, j’ai pris le parti de la cultiver systématiquement en laissant aux autres les problématiques et les auteurs majeurs. J’en ai fait une légitimité théorique en m’attachant aux marges de la grande trame métaphysique. Oui, c’est à la fois avec et contre la rationalité occidentale que j’ai fait mon chemin. Mais il faut que je vous dise d’emblée que c’est mon saisissement à la lecture de Derrida qui, avant que j’écrive Les Figures juives de Marx, a conféré son plein droit à cette orientation philosophique marginale.
Vous avez hérité de « la Résistance et la république jacobine, de Gaulle et Saint-Just », sans oublier les soixante-dix volumes de l’œuvre de Voltaire cachés dans la maison de famille par l’un de vos ancêtres. Mais pourquoi est-ce à Diderot que vous vous êtes attachée ?
«L’enchantement,
c’est rapatrier
toutes les figures
de la vie dans
une rationalité
généreuse,
poétique,
énergétique,
pantophile»