Dossier/Peut-on changer de logique ?
Emmanuel Grimaud : “Face à un robot, nous entrons dans la ‘vallée de l’étrange’”
Emmanuel Grimaud. © CP
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Cet article est issu du numéro 153 de Philosophie magazine « Peut-on changer de logique ? », en kiosque le 23 septembre 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Du Japon à l’Inde, l’anthropologue a mené des séries d’expériences pour mesurer à quel point, confrontés aux nouvelles technologies, nos modes de pensée sont plastiques et résilients.

Le roboticien Hiroshi Ishiguro (à droite) et sa réplique robotique. © Florian Voggeneder/flickr/CC BY-NC-ND 2.0
« J’essaie de comprendre comment les nouvelles technologies provoquent en nous des changements de logique. Mes recherches ont commencé à Osaka, au Japon, il y a une dizaine d’années. J’ai eu la possibilité de mener des expériences avec les machines anthropomorphes ultra-réalistes des laboratoires du roboticien Hiroshi Ishiguro (voir photo ci-dessus). Le protocole était très strict : on plaçait des personnes face aux robots, et elles devaient remplir un questionnaire. Ces confrontations devaient permettre aux ingénieurs d’améliorer leurs prototypes mais elles mettaient aussi en lumière ce qu’un autre roboticien, Masahiro Mori, avait appelé en 1970 la “vallée de l’étrange”. En résumé, notre empathie à l’égard d’une machine est fonction croissante de son anthropomorphisme jusqu’à un certain point. Au-delà de ce seuil, quand un robot ressemble trop à un humain, il provoque de la répulsion. Les visages trop parfaits d’Ishiguro repoussent, car ils matérialisent la frontière du post-humain, ce que certains appellent la Singularité : un stade à partir duquel les machines changent de nature, où les frontières bien définies entre l’humain, la machine et même le divin se brouillent. Dans cette vision, c’est le monde technologique qui va remplacer le monde humain, ses repères, sa logique.