Dossier/Ma liberté est-elle négociable ?

Expériences limite

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Expériences limite

Alexandre. © Magali Delporte/Signatures pour PM.

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Cet article est issu du numéro 154 de Philosophie magazine « Ma liberté est-elle négociable ? », en kiosque le 28 octobre 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Au regard de nos convictions et des impératifs de la vie commune, quelles bornes poser à l’exercice de nos libertés ? Cinq témoins nous font part de leur vécu, qu’éclaire de son regard philosophique la psychanalyste Cynthia Fleury.

 

Il y a une limite à ne pas franchir : celle au-delà de laquelle on empiète sur notre liberté. Dans la sphère intime comme dans l’espace public, chacun préserve en effet un noyau dur de valeurs avec lesquelles ne pas transiger et qui font de lui ce qu’il est. Inversement, consentir à troquer un peu de ses prérogatives, mettre délibérément un frein à son pouvoir et à ses droits, au nom d’une idée plus grande, d’un engagement amical, amoureux ou politique, n’a rien d’absurde. Il est évidemment possible de se lier sans pour autant se sentir assujetti. Certaines libertés seraient-elles donc discutables et d’autres pas ? Doit-on distinguer une idée intangible de la liberté, d’une part, et des expressions contingentes de celle-ci, susceptibles d’être remises en cause, d’autre part ? Cinq témoins, femmes et hommes, nous présentent ainsi des situations pour eux « non négociables », montrant comment se joue chez eux l’arbitrage entre l’exercice concret de leurs droits au quotidien et une idée régulatrice de la liberté, qui se présente comme un garde-fou dans l’action. Ils s’expliquent sur leurs choix en la matière, dans le domaine professionnel et amoureux, s’agissant de soi et des autres. Chacun, à un moment, a dû poser une limite, qui dessine le périmètre d’une certaine conception de la liberté.

Ensemble, avec la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, nous avons prêté attention à ces expériences, convaincus, comme elle l’écrit dans son dernier livre, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment (Gallimard, 2020), qu’il « n’y a liberté qu’à l’intérieur d’un milieu, et donc au sein d’une confrontation avec les autres, avec la contrainte ». Spécialiste des questions politiques et éthiques, titulaire de la chaire de philosophie à l’hôpital Sainte-Anne, elle a également signé Les Irremplaçables (Gallimard, 2015). Elle y expose deux tentations inverses : l’individualisme, un égoïsme dangereux pour la démocratie qui produit des individus isolés, et l’individuation, qui permet au contraire de former des sujets éthiques non interchangeables mais contribuant à un projet collectif. Dans un tel cadre, la liberté individuelle peut aisément s’accommoder des impératifs de la vie commune et des règles de l’État de droit. Car l’irremplaçabilité désigne finalement la capacité d’un sujet à agir en son nom, de façon autonome, sans pour autant imposer à autrui sa toute-puissance : autrement dit, être à la fois parfaitement singulier et complètement responsable. Ça, c’est non négociable ! 

 

© Magali Delporte/Signatures
© Magali Delporte/Signatures

Marianne : “Le télétravail m’a offert des libertés au quotidien”

Cadre dans l’informatique / 54 ans

« Avant le confinement, le télétravail était déjà pratiqué dans ma boîte, mais je ne l’envisageais pas. Je n’en avais pas envie, car j’aime être au contact des gens. Je travaille en équipe avec beaucoup de personnes, je passe du temps en réunion, toujours aujourd’hui, d’ailleurs. J’ai détesté le basculement dans le télétravail complet pendant plusieurs mois avec le Covid. Mais je pense que c’était dû à la situation sanitaire, au fait d’être confinée. Puis, quand on a commencé à revenir sur le site, une journée ou deux par semaine, depuis juillet 2021, j’ai réalisé, en prenant un peu de recul et par contraste, combien le télétravail m’offrait de libertés dans la vie quotidienne : se balader le midi, prendre des rendez-vous, appeler pour des formalités administratives, sortir faire les courses, ce que je ne faisais pas du tout au boulot. Avant, je sortais très peu le midi, car je déjeunais à la cantine. J’étais prise dans le rythme infernal du travail ! Finalement, même si l’entreprise autorise et encourage désormais à revenir dans les locaux, j’ai décidé de rester le plus possible en télétravail. Il y a quelques inconvénients, des gens que je ne vois quasiment plus, alors que je suis leur manager et que je suis chargée de veiller à leur bien-être dans l’entreprise. Quand tout le monde n’est pas présent au même moment au même endroit, il est plus difficile de voir si l’ambiance au travail est au beau fixe. Le rapport humain a été également profondément modifié. De la distance s’est créée, il y a moins de camaraderie. De plus, un problème ou une discussion informelle au coin d’un bureau permet de résoudre des problèmes plus efficacement qu’avec le télétravail, où l’on est obligé de prendre des rendez-vous ou d’appeler les personnes concernées. Mais revenir en arrière me semble compliqué. J’ai trouvé un meilleur équilibre de vie, gagné du temps en échappant aux transports en commun, et j’envisage même d’aller m’installer à la campagne. Si l’on m’oblige à revenir à temps plein au bureau, je le ferai à contrecœur. »

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