Ce que sait la main

Fabrice Cognot, forgeron : de fer et de feu

Temps de lecture : 5 min

Fabrice Cognot, forgeron : de fer et de feu

© Arnaud Finistre/Hans Lucas pour PM

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 179 de Philosophie magazine « Sexe. Où est-ce que ça coince ? », en kiosque le 25 avril 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Dans notre nouvelle rubrique « Ce que sait la main », nous allons à la rencontre de celles et ceux qui créent et travaillent de leurs mains. Ici, le forgeron et archéologue Fabrice Cognot raconte comment il reproduit les gestes du passé lorsqu’il fabrique des épées médiévales.

 

L’atelier de Fabrice Cognot est installé rue des Gaulois, à Dijon *. Belle coïncidence pour un fabricant d’armes historiques. Il travaille en ce moment sur un modèle d’« épée de côté », qui reproduit une pièce datant du XVIe siècle. Son but est de se rapprocher le plus possible des méthodes des forgerons d’autrefois, d’imiter par le geste le savoir-faire d’antan, conformément à ce que l’on appelle l’archéologie expérimentale. Pour façonner la lame, il manie un marteau à tête bombée qui lui sert à étirer l’acier. Si la matière est si ductile, c’est parce qu’elle est chauffée à environ 1 000 °C dans une forge qu’il a lui-même mise au point, pièce par pièce. Afin de donner forme à ce matériau – « une espèce de pâte à modeler très dure et très dangereuse » –, il faut s’entraîner à avoir « une minutie énergique ». Cet alliage de force et de précision est omniprésent dans sa pratique, qui consiste autant à donner des coups de marteau qu’à ciseler les détails d’un pommeau, ou encore à coudre le fourreau en cuir qui enveloppera son ouvrage. Lorsque, à la fin de son travail, il enlève ses épais gants rouges, il laisse voir des mains qui sont, précise-t-il, « entaillées par une multitude de microcoupures invisibles ». 

Avec son catogan, ses proverbes en gallois et sa façon d’évoquer des chevaliers de jadis comme s’ils les connaissaient, Fabrice Cognot a l’air tout droit sorti d’un autre âge. Le clair-obscur de l’atelier et les paillettes d’oxyde de fer projetées par le contact du marteau sur la lame renforcent l’aspect médiéval de la scène. Le philosophe et mythologue Mircea Eliade explique qu’à cette époque, les forgerons étaient très proches des alchimistes. Ces deux corps de métier, à la fois occultes et respectés, avaient pour point commun d’être « des maîtres du feu », élément qui « opère le passage de la matière d’un état à un autre ». Pour Eliade, le forgeron a quelque chose du démiurge : il est capable d’imiter les processus à l’œuvre dans la nature en intervenant sur la composition des éléments minéraux, tout en étant le seul à élaborer ses propres outils. Il se situe donc au tout début de la chaîne de création. Quand on le compare à un alchimiste, Fabrice Cognot acquiesce : « Il ne faut pas le dire, mais c’est vrai ! À bien y réfléchir, qu’est-ce que l’acier ? Un caillou que l’on rend plus dur et plus brillant. Mais cela fragilise la matière, la rend plus vulnérable. Ce que l’on gagne d’un côté, on le perd de l’autre. »

Cet article est réservé aux abonnés