La lettre du jeudi

Fantômes et paysages

Temps de lecture : 3 min

Un paysage de l’Antarctique

Un paysage de l’Antarctique. © Andy Wang/Unsplash

« Côté météo planétaire, c’est pas terrible. Ouragan cauchemardesque sur Acapulco, sécheresse historique du Rio Negro (principal affluent du fleuve Amazone) et, sur le tracé de la future autoroute A69, les derniers platanes centenaires sont au bord du massacre à la tronçonneuse. Sinon, ça va ? Euh, oui et non. Molly et la famille, oui, l’Antarctique, non. Et je vous en parle aujourd’hui.

Trois informations se télescopent dans ma lunette braquée sur le Grand Sud.

1) La plus accablante : en supposant, ce qui est désormais hors d’atteinte, que soient respectés les objectifs de l’Accord de Paris limitant le réchauffement à 1,5°C, les carottes sont cuites pour les plateformes de glace au-dessus de la mer d’Amundsen, à l’ouest de l’Antarctique. L’Antarctique fond comme un vieux bonhomme de neige placé sous un séchoir. Avec pour conséquences, au niveau local une végétation inattendue et au niveau mondial une élévation du niveau des océans – avec un potentiel, si les glaciers de l’Antarctique Ouest fondaient complètement, à +5,3 mètres.

2) La plus dérisoire : durant la saison 2022-23, 105 000 touristes “de la dernière chance” (55 000 avant le Covid) ont foulé le sol gelé du Grand Continent blanc. Les chiffres sont de l’International Association of Antarctica Tour Operators (IAATO) chargée de faire observer le protocole de Madrid réservant l’Antarctique à la recherche scientifique. Autant donner la présidence de la COP28 au patron d’une compagnie pétrolière de Dubaï (c’est vrai). Ou confier l’organisation d’un colloque sur les violences faites aux femmes à Harvey Weinstein (c’est faux). Tout est brouillé. Chateaubriand distinguait, dans le Génie du christianisme (1802), deux sortes de ruines : “L’une, ouvrage du temps ; l’autre, ouvrage des hommes.” Deux siècles plus tard, la distinction entre paysages et ruines s’efface : nous dévastons les premiers et sauvegardons les secondes.

3) La plus réjouissante : une équipe de scientifiques britanniques a découvert un paysage grand comme la Belgique, figé depuis 34 millions d’années, sous les glaces de l’Antarctique. Un paysage inconnu, précise le glaciologue Stewart Jamieson dont on a pu restituer les contours, vallées et collines, en combinant informations satellitaires et sondage radio-écho (permettant de “voir” à deux kilomètres de profondeur sous la couche de glace). Pas un monde de la Terre creuse, surpris dans un instantané qui l’aurait emprisonné comme un moustique dans l’ambre – mais les traces d’un paysage géomorphologique révélant par ses formes que jadis, il y eut là des forêts, sans doute des animaux : un fantôme de paysage.

Un paysage qui disparaît, un autre qui apparaît. Fantôme du passé, fantôme du futur. Les fantômes, notent Anna Lowenhaupt Tsing, Heather Swanson, Elaine Gan et Nils Bubandt dans Arts of Living on a Damaged Planet (“Comment vivre sur une planète abîmée”, University of Minnesota Press, 2017), “murmurent des histoires sur les nombreux passés et futurs qui nous entourent […] Ils rappellent que nous vivons un présent impossible, un temps de rupture, un monde hanté par la menace d’extinction”. Considérés à travers les fantômes, ajoutent les auteurs, les mondes se sont déjà terminés de nombreuses fois. “La mort d’une feuille, la mort d’une ville, la mort d’une amitié, la mort de petites promesses et de petites histoires sont autant de fins. Les paysages issus de ces fins sont à la fois notre désastre et notre espoir.” Il faut écouter les fantômes. »

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