Société
Faut-il être parano pour avoir envie de changer le monde ?
© Flammarion
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Notre époque est traversée par des revendications politiques fortes, sur les questions économiques ou sociétales essentiellement. Comment se forment de tels discours ? Les individus qui portent haut et fort des revendications seraient-ils des paranoïaques qui s’ignorent ? C’est la thèse originale que discute le psychanalyste Benjamin Lévy dans L’Ère de la revendication. Manifester et débattre en démocratie (Flammarion, 2022). Éclairage.
Pourquoi tant de haine ? À force d’entendre les discours conservateurs sur la supposée « folie » LGBT, les « délires » antiracistes, la « fureur déchaînée » des Gilets jaunes et l’« hystérie » de la génération Greta Thunberg – parfois même renvoyés dos à dos avec la protestation des antivax et le fanatisme islamiste, on se prend parfois à se demander si ces exigences de changement de société ne relèveraient pas d’un même fond pathologique : un sentiment paranoïaque, qui correspondrait à une lecture du réel biaisée née d’affects contrariés.
C’est toute l’ambiguïté du concept de « revendication », qui véhicule à la fois l’idée d’une cause à défendre (aujourd’hui principalement en vue de la meilleure inclusion d’un groupe dans la société) et celle, portée par l’étymologie du terme, d’une âpre « vindication » vengeresse, marquée par le vertige de détruire ou de punir. Mais pointer du doigt ce qu’il y a de psychologiquement problématique dans l’acte de revendiquer, n’est-ce pas tout simplement faire le jeu des véritables ennemis de la démocratie, ceux pour qui le désaccord, la liberté de débattre et de critiquer sont insupportables ?
La frustration, mère de toutes les revendications
Cette question permet une réflexion renouvelée sur l’articulation de la politique et des passions, que conduit habilement le psychanalyste Benjamin Lévy dans son premier livre, L’Ère de la revendication, croisant les approches de la philosophie, des sciences sociales et de la théorie psychanalytique (freudienne, mais pas seulement) en vue d’élucider les mécanismes par lesquels « une même source – la frustration – peut donner naissance aux revendications qui vont dans le sens du dialogue démocratique comme à celles où s’initient des dynamiques meurtrières ».