La petite question
Faut-il être sensible en politique ?
Siège du parti Les Écologiste, Paris, le 7 juillet 2024. Marine Tondelier, secrétaire nationale d’EELV, émue, en compagnie de la député Cyrielle Chatelain, après l’annonce des résultats des élections législatives de 2024. © Isa Harsin/Sipa
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Des larmes de Marine Tondelier aux coups de sang de Mélenchon en passant par la hargne de Jean-François Copé, la période que nous traversons est un grand bouillonnement passionnel. Ces émotions sont-elles profitables à l’exercice de la politique ? Découvrons les arguments opposés de Montaigne et de Hannah Arendt.
Fatigue, colère, tristesse, peur. Ce sont les émotions qu’ont ressenties les Français, selon le dernier sondage réalisé par la Fondation Jean-Jaurès, pendant cette rude période électorale. Mais cet état de fébrilité maximale confinant parfois au burn-out a pu aussi s’observer chez les politiciens de tous bords, qui ont dû mener, tambour battant, une campagne expresse. Ce grand chaudron de passions, scandé par des larmes, des cris de joie et des invectives peut-il être profitable à l’exercice de la politique, et plus largement à la démocratie ?
Pour Montaigne, qui a été maire de Bordeaux, la réponse est catégorique : les émotions sont le fléau de la politique. Dans ses Essais, il insiste particulièrement sur l’importance de garder la tête froide dans les moments tactiques. Lorsqu’on se laisse emporter par « l’âpreté et la violence du désir », notre « conduite » est empêchée. On se « remplit d’impatience » mais aussi « d’aigreur et de soupçons envers ce que nous négocions », constate-t-il. Dans la période cruciale que l’on vit, de facto marquée par des négociations et des stratégies, l’expression débridée et chaotique des émotions peut en effet faire obstacle à l’exercice du pouvoir. À titre d’exemple, l’altercation qui a eu lieu en mai dernier entre le député insoumis David Giraud et son ex-homologue des Républicains Meyer Habib, qui se sont violemment invectivés au sortir de l’Assemblée nationale, est symptomatique de la manière dont les émotions – la haine en l’occurrence – peuvent interférer voire porter atteinte à la bonne tenue de l’Assemblée et plus largement à la dignité de la fonction d’élu.
Ne pas prendre les choses à cœur
En plus d’empêcher un exercice rationnel et apaisé du pouvoir, les émotions violentes risquent de compromettre les élus, dans leurs rapports aux autres, mais aussi, et de manière plus intime, dans leur chair. Car ces émotions, qui font prendre les choses à cœur, ont tendance à abîmer le corps, à faire perdre le sommeil. Or, un bon politicien, selon Montaigne, ne doit pas s’engager outre mesure dans sa fonction. Quand on lui demande de gérer « des affaires », il doit prendre les choses « en main », « non pas au poumon et au foie ». Il « s’en charge » mais « ne les incorpore pas ». Il « soigne » son travail mais ne s’en « passionne nullement ». En un mot, un bon dirigeant choisit de « regarder » un problème en face, jamais de le « couver », préconise l’auteur des Essais.