Polémique
François Angelier : “Il faut défendre une conception impure de l’œuvre d’art”
“La Naissance de Priape”, v. 1622-23. Dessin réalisé à Paris par Nicolas Poussin pour le poète Giovanni Battista Marino. Graphite, plume, encre et lavis bruns sur papier, 19,4 x 32,3 cm. Actuellement exposé aux musée des Beaux-Arts de Lyon. © The Royal Collection Trust
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L’art a-t-il pour but de promouvoir le bien ? Cette question ancienne a refait surface avec la polémique Bastien Vivès. Le journaliste et essayiste François Angelier, qui anime l’émission Mauvais genres sur France Culture, explique en quoi art et morale ne font pas toujours bon ménage.
Auteur de bandes dessinées à succès (Polina, Une Sœur…), Bastien Vivès a été au centre d’une polémique début 2023 après l’annonce d’une carte blanche que devait lui consacrer le festival de la BD d’Angoulême, et est désormais visé par deux plaintes pour « diffusion d’images pédopornographiques ». En cause, deux bandes dessinées pornographiques (Petit Paul et La Décharge mentale), accusées par des féministes et des associations de défense de l’enfance de faire l’apologie de la pédophilie. L’intense polémique en ligne, parfois accompagnée de menaces de morts envers l’artiste, a conduit à la déprogrammation de l’exposition temporaire à Angoulême. Dans cet entretien, le journaliste et essayiste François Angelier, fin connaisseur des cultures alternatives et subversives, livre son analyse sur ce débat et explique pourquoi, selon lui, les arts de « mauvais genres » conservent une fonction sociale essentielle.
La polémique Bastien Vivès a mis sens dessus dessous le monde de la bande dessinée, un art auquel vous consacrez fréquemment des émissions. Quel regard portez-vous sur les échanges parfois violents auxquels elle a donné lieu ?
François Angelier : Cette polémique est pire qu’excessive, elle est totalement hors de propos. L’hostilité envers Bastien Vivès est largement fondée sur une méconnaissance ou une connaissance très partielle de son œuvre. En l’occurrence, les deux BD incriminées sont parues dans une collection dédiée à la pornographie [BD Cul], dont l’exposition commerciale n’est par définition pas celle d’un album traditionnel. La maison d’édition, Les Requins Marteaux, vise avant tout un public amateur de bande dessinée érotico-pornographique. Si ces dessins provocateurs avaient été intégrés à des albums comme Polina ou Une Sœur, on aurait pu contester ou regretter une forme de duperie. Là, ce n’est pas le cas. En réalité, Bastien Vivès s’inscrit dans une tradition séculaire où certains artistes ont à la fois une œuvre grand public et une œuvre relevant ce que l’on appelle les curiosa, qui ont parfois fait les frais de la censure. Il est intéressant d’ailleurs de voir la circulation formelle de l’un à l’autre. Il y a actuellement une exposition sur « Poussin et l’amour » au musée des Beaux-Arts de Lyon. Les peintures de Poussin les plus connues n’ont rien de licencieux, et pourtant, on découvre là qu’il aimait aussi dessiner des érotiques, des faunes priapiques (voir son dessin la naissance de Priape avec un bambin fort membré), etc. On retrouve la même chose chez Rodin, un classique de la sculpture dont une partie de l’œuvre est tout à fait érotique. Il faudrait lui demander de choisir : « Monsieur Rodin, êtes-vous un grand artiste ou un vil pornographe ? »
Sur le plateau de l’émission d’Arte 28 Minutes, la bédéaste Lisa Mandel a regretté que “l’on se réveille six ans après” la parution des BD de Bastien Vivès. Que lui répondez-vous ?
Tout le monde était éveillé il y a six ans. Si les gens n’ont rien dit à cette époque, c’est qu’ils n’avaient rien à dire, ils n’étaient pas en somnolence. Simplement, la situation n’était pas la même : le regard, la mentalité et la conscience n’étaient pas celles d’aujourd’hui, où les débats sur les violences commises par des hommes contre les femmes et le décryptage du « male gaze » sont omniprésents. Les injonctions idéologiques, dont certaines confinent au néo-puritanisme, étaient moins fortes. À Mauvais Genres, nous avions d’ailleurs fait une émission sur Les Melons de la colère, de Bastien Vivès, il suffisait de l’écouter pour se faire un point de vue. Il n’y a pas eu l’ombre d’un problème. Brusquement, nous assistons depuis quelques années à une crise de tétanie qui s’empare d’œuvres sans les replacer dans leur contexte, et en leur donnant un caractère univoque. Je comprends que l’on veuille lancer un débat sur certains sujets sensibles. Mais là, on n’était pas dans une discussion équilibrée avec écoute mutuelle et échange d’arguments. C’était une chasse aux sorcières, une sonnerie du tocsin.