La lettre du lundi

Géopolitique des cuisines du monde

Temps de lecture : 3 min

Géopolitique des cuisines du monde

© Louis Hansel/Unsplash

« Tout est géopolitique. C’est la remarque que je me suis faite, à l’heure du déjeuner, en peinant à terminer ma brochette bœuf-fromage dans un bistro japonais tenu par des Chinois. Vous l’avez relevé, vous aussi ? Les établissements qui se disent grecs appartiennent très souvent à des Turcs, les libanais à des Syriens, les indiens à des Pakistanais, et donc les japonais à des Chinois. Les restaurants tibétains, eux, sont généralement la propriété de Tibétains en exil – il ne faut quand même pas pousser.

Tous ces pays, on le sait, ne sont pas les meilleurs amis du monde. Les Japonais craignent le revanchisme et l’impérialisme de Pékin. Les Turcs et les Grecs ont des contentieux. Les Libanais ont énormément souffert de l’occupation syrienne. L’Inde et le Pakistan se sont fait la guerre au moins trois fois.

Ces camouflages géographiques obéissent en apparence à une logique purement commerciale. Les gérants originaires de pays qui ont mauvaise presse aux yeux des Européens se font passer pour des gentils. Ils se coulent habilement dans une géopolitique intuitive des réputations, au nom du raisonnement suivant : l’Inde des maharadjas fait plus rêver les clients occidentaux que le Pakistan mal connu ; le Liban cosmopolite et ami de la France est plus sympathique que la dictature sanglante de la famille el-Assad, etc.

Cette manière d’avancer masqué peut paraître affligeante, tant elle révèle la permanence d’imaginaires emplis de préjugés culturels, parfois xénophobes et islamophobes. Elle peut également être vue comme une manœuvre machiavélique et cynique consistant à emprunter le nom de l’autre pour s’emparer de ses traditions et les transformer à l’envi. Par exemple s’improviser maître sushi sans en avoir suivi l’exigeante formation et proposer aux clients des brochettes bœuf-fromage…

Mais cette démarche n’est pas fondamentalement idéologique, à mon avis. Elle part du réel. Elle vise l’efficacité commerciale. Elle révèle d’ailleurs autre chose, de moins désespérant. Les États dont sont issus les restaurateurs s’affrontent. Mais leurs ressortissants, eux, ne répugnent pas à préparer la moussaka ou les sushis des prétendus ennemis. D’ailleurs, un Syrien qui tient un bistrot libanais prépare les mêmes mezzés que chez lui.

Il serait angélique de penser que la cuisine unit les peuples. Il n’y aura pas de pacifisme du tandoori. Mais la supercherie de la fausse origine indique que la sévère géopolitique des États-Léviathan n’est pas toujours partagée par leurs sociétés. C’est la thèse des philosophes Antonio Negri et Michael Hardt, qui opposent dans leurs ouvrages l’Empire, ou les États, et ce qu’ils appellent la multitude. “Au lieu d’une autorité extérieure imposant à la société un ordre venu d’en haut, écrivent-ils dans Multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire (La Découverte, 2004), ce sont les diverses composantes sociales qui sont à même de produire de l’organisation sociale à travers leur collaboration.” Celle-ci, dans le cas des faux affichages, est purement symbolique. Mais elle s’exprime dans le champ d’entreprises économiques concrètes. Elle rappelle qu’en-deçà des postures étatiques, il y a des individus singuliers et des sociétés qui vivent leur vie, et que celle-ci n’est pas forcément en conformité avec les idéologies nationales. Même si on leur présente tous les soirs à la télévision les Ukrainiens comme d’affreux nazis, les Russes aiment toujours autant le bortsch et le lard ukrainiens. Dans les palais, on s’oppose. Dans les cuisines, on s’emprunte les bonnes recettes. Un très léger fumet d’espoir ? »

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