Entretien
Gilles Clavreul : “Avec les cabinets de conseil, l’État achète une légitimité qui lui fait de plus en plus défaut”
Gilles Chavreul en 2021. © Hannah Assouline/Opale.photo
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Un milliard d’euros pour la seule année 2021. Le recours massif de l’exécutif et des administrations aux cabinets de conseil sous le mandat d’Emmanuel Macron a marqué la campagne présidentielle. Pour Gilles Clavreul, haut fonctionnaire et auteur de Dans le silence de l’État. Comment l’impuissance publique livre la société à elle-même (Éditions de l’Observatoire, 2021), cette pratique est le signe des difficultés grandissantes pour la puissance publique d’être source de normes.
Des entreprises privées étrangères s’immiscent de plus en plus dans les affaires de l’État. Y a-t-il matière à s’inquiéter ?
Gilles Clavreul : Le rapport du Sénat est très virulent et a minima alarmiste. Nous nous lamentons de la puissance de ces entreprises privées mais nous oublions que l’État français moderne s’est construit sur la gestion indirecte. Dans l’histoire contemporaine, nous observons même le mouvement inverse : la puissance publique a mis la main sur de nombreuses activités naguère privées par la nationalisation, la gestion en régie ou la concession. Je pense aux sociétés de chemins de fer ou encore à la maîtrise du foncier : souvenons-nous de toutes les magouilles des investisseurs privés dans le Paris du XIXe siècle que racontent Balzac ou Zola. Ces deux derniers siècles, le privé est devenu pour l’État une source de main d’œuvre, d’ingénierie et d’investissement pour des projets d’intérêt général. Ce n’est pas l’État qui construit les hôpitaux ou goudronne les routes ! Pourquoi acquérir des compétences que la puissance publique n’a pas si elle peut les trouver ailleurs ? Par exemple, pourquoi l’État produirait-il des cartes d’identité si une entreprise de téléphonie a les compétences et les moyens de le faire ? Les cabinets de conseil sont dans cette continuité. L’immense majorité des prestations, c’est du changement de logiciel dans un ministère, des opérations de maintenance, de la numérisation ou de la refonte de systèmes d’information. Des entreprises savent déjà le faire, autant en profiter.
“Pour l’État, pourquoi acquérir des compétences que la puissance publique n’a pas si elle peut les trouver dans le privé ?”