Lexique
Introduction à la vie intense
© Séverine Scaglia/ Costume 3 pièces pour PM
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Cet article est issu du numéro 61 de Philosophie magazine « 61 - été 2012 », en kiosque le 03 juillet 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Concevant l’être comme devenir et le désir comme invention, le philosophe français s’érige contre tout ce qui empêche le surgissement de la nouveauté. Dans sa dimension métaphysique et politique, sa pensée invite à expérimenter de nouvelles possibilités de vie.
Création
Peu après la publication des deux volumes de son Cinéma (L’Image-mouvement et L’Image-temps), Deleuze prononça une conférence à la Fondation européenne pour les métiers de l’image et du son (Femis) intitulée : « Qu’est-ce que l’acte de création ? » Cette question est à ses yeux essentielle ; elle revient à s’interroger sur ce qu’est une idée : « Qu’est-ce que c’est qu’avoir une idée au cinéma ? Si l’on fait ou veut faire du cinéma, qu’est-ce que ça signifie avoir une idée ? Que se passe-t-il lorsqu’on dit : “Tiens, j’ai une idée” ? » Car avoir une idée, explique-t-il ensuite, n’est pas le monopole de la philosophie : « On n’a pas une idée en général. Une idée – tout comme celui qui a l’idée –, elle est déjà vouée à tel ou tel domaine. » Dans son esprit, cela signifie que chaque pratique a ses propres idées, et ses propres protocoles pour en encourager le développement – non seulement la philosophie, mais aussi le cinéma, la littérature, les sciences, etc. Ces idées, toutefois, ne sont pas quelque chose de donné, quelque chose qui existerait de manière préalable à l’exercice d’une pratique, et que celle-ci n’aurait qu’à découvrir. Elles sont à inventer : le cinéma produit des images qui restituent singulièrement le monde ; l’art, la peinture notamment, charrie de nouvelles modalités de perception et de sensation ; la science découvre des instruments de connaissance, des fonctions inédites de vérité. Quant à la philosophie, discipline absolument spécifique selon Deleuze, elle est « l’activité qui crée les concepts », selon la célèbre définition de Qu’est-ce que la philosophie ? Mais ces concepts ne sont pas ceux de la publicité ou du marketing. Ce sont des manières opératoires d’épouser le réel dans sa diversité, d’en capter et d’en connecter les éléments hétérogènes – ils ouvrent la voie à des aventures de pensée infinies.
Désir
Dans les années 1970, le succès en librairie de L’Anti-Œdipe, cosigné avec Félix Guattari, a été la source de nombreux malentendus. L’un d’entre eux concerne la question du désir. Deleuze et Guattari développent en effet une pensée du désir qui n’hésite pas à le présenter comme une force « révolutionnaire ». La société et ses multiples instances (l’État, les formes économiques et sociales du capitalisme, etc.) développant d’innombrables stratégies pour le neutraliser, il s’agit pour les deux auteurs d’« introduire le désir dans le mécanisme, [d’]introduire la production dans le désir ». À l’époque, certains de leurs détracteurs virent dans cette conception un avatar du freudo-marxisme alors en vogue, un visa donné à la libération des pulsions. Deleuze et Guattari furent rangés dans la cohorte de ce qu’Alain Badiou appelait les « anarcho-désirants ». C’était une erreur. Parmi les grands maîtres de Deleuze, le plus important est sans doute Spinoza – et la philosophie du désir du penseur hollandais (pour lequel le désir est le conatus, soit l’effort que chaque chose fait pour persévérer dans son être, appliqué à l’homme) constitue la base de la sienne propre. Ce dont il s’agit pour Deleuze, et aussi pour Guattari, c’est de retrouver dans le désir son pouvoir de création. Ainsi, il ne renvoie pas aux pulsions sexuelles ou aux ambitions individuelles ; il ne poursuit pas les plaisirs vains. À la fois métaphysique et collectif, le désir nomme ce processus par lequel le sujet déborde de lui-même, se branche sur d’autres flux d’intensités et se trouve pris dans l’expérimentation de nouvelles possibilités de vie.