Entretien
Jacques Rancière : “Il n’y a pas de crise de la démocratie parce qu’il n’y a pas de réelle démocratie”
Jacques Rancière © Philippe Matsas/ Opale.photo
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Vague bleu marine aux européennes, dissolution de l’Assemblée nationale : la démocratie est-elle à bout de souffle ? Le philosophe Jacques Rancière, auteur notamment de La Haine de la démocratie (La Fabrique, 2005), renverse le problème : les soubresauts de la Ve République sont bien plutôt le symptôme d’un régime où la démocratie ne trouve pas à s’exprimer. Entretien.
Quelles ont été vos premières pensées, d’une part à l’annonce de la vague Rassemblement national aux élections européennes, d’autre part à l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale ?
Jacques Rancière : La vague en question était attendue depuis longtemps. Et surtout, elle a été préparée depuis longtemps de manière très systématique par nos gouvernements de droite comme de gauche qui n’ont cessé de répéter que l’extrême droite posait les bonnes questions mais qu’ils étaient, eux, seuls capables d’y apporter les bonnes réponses. Elle a été préparée par tous ceux qui n’ont cessé d’opposer un racisme propre d’en-haut au racisme considéré comme populacier du RN ; par tous ceux qui ont rendu ce racisme officiel aimable en lui donnant les couleurs de la République, de la laïcité, de l’égalité hommes/femmes, de la lutte contre l’antisémitisme et autres valeurs traditionnelles de gauche. Le problème n’est pas le nombre de voix obtenu par le parti raciste déclaré mais le triomphe du racisme dans les sphères gouvernementales, médiatiques et intellectuelles. Quant à Macron, il partage l’illusion ordinaire des gouvernants qui prennent leur simple goût du pouvoir pour la possession d’une profonde science stratégique. Mieux vaut ne pas trop chercher à pénétrer leurs raisons obscures.