La lettre du jeudi

Je crache donc je suis

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Je crache donc je suis

© Casarsa/iStockphoto

« Le décompte est lancé ! Lundi prochain, les lycéens vont plancher sur leur sujet de bac philo. Je suis intimement convaincue que ce rendez-vous n’est que la continuité d’une vie philosophique qui commence bien avant : dans la petite enfance. Dans mon cas, tout est parti d’une histoire… de crachat.

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Je dois avoir quatre ans. Je suis seule et je m’ennuie ferme. Je me dis : qu’est-ce qui m’empêche de cracher par terre, là, maintenant, sur le carrelage ? Rien ni personne ! Je m’allonge donc sur mon lit, tête qui dépasse, face au sol. Je reste dans cette position jusqu’à ce que le sang me monte à la tête. Je ne sais si cet étourdissement est responsable de ce qui a suivi, mais je vous le donne en mille : j’ai bien fini par cracher. Pas une fois, pas deux, mais tout au long de mon lit, lentement – presque consciencieusement.

Quel pied ! Au milieu de cette vie de dépendance et d’hétéronomie spécifique à l’enfance, j’ai expérimenté ce jour-là mon tout premier îlot de liberté. En l’occurrence, la liberté absolue, souveraine, impériale : celle de cracher par terre sans aucune raison. Parce que j’en avais envie. Parce que c’était possible. Plus tard, quand j’ai fait de la philosophie, j’ai pu tirer des leçons de ce micro-évènement.

On imagine parfois que la liberté se manifeste à l’occasion de grandes décisions, dans les dilemmes moraux. Mais elle se joue aussi (et peut-être de manière beaucoup plus intense) dans ces moments-là, quand une petite voix lancinante et goguenarde nous susurre à l’oreille : “Et pourquoi pas ?” “Et pourquoi pas cracher par terre ?” “Et pourquoi pas balancer son portable à la mer ?” “Et se foutre soi-même à l’eau, tant qu’on y est ?” “Et balancer toute sa famille avec ?” Présentée ainsi  – sous cette forme que l’on appelle en psychologie les “phobies d’impulsion” –, la liberté prend un tour un peu fou et tout à fait inquiétant. Elle n’est plus seulement un sentiment grisant, mais une responsabilité, un fardeau, qui nous oblige à réfléchir à ce que nous allons faire – et surtout ne pas faire. “Je suis condamné à être libre. Cela signifie qu’on ne saurait trouver à ma liberté d’autres limites qu’elle-même”, affirme Jean-Paul Sartre dans L’Être et le Néant (1943). C’est cette prise de conscience qui est à l’origine du vertige. Face au vide, “je redoute non de tomber dans le précipice, mais de m’y jeter”, poursuit le philosophe.

Je n’ai pas redouté de copieusement cracher au sol, ce jour-là. En revanche, je me souviens m’être beaucoup inquiétée à l’idée d’être prise en flagrant délit. Après avoir commis cet absurde méfait, je me suis empressée de nettoyer les pitoyables petits tas de salive alignés le long du lit. Cette expérience de la liberté a donc aussi été une expérience de la honte. La honte est “toujours honte devant quelqu’un”. Tant que je suis seule à faire “un geste maladroit ou vulgaire” (cracher par terre), ce geste colle à moi, je ne le juge ni ne le blâme, je le vis simplement, je le réalise”, écrit encore Sartre. Mais dès que je crains d’être vue, cette douce adhésion à soi-même s’effondre : “Je réalise tout à coup toute la vulgarité de mon geste et j’ai honte.” L’autre, par son regard, me chosifie, me transforme en objet. Je ne suis plus un individu, mais une chose qui crache. Tout mon être, toute mon identité, est contenu, englué dans ce petit tas de salive.

D’ailleurs, je crois que ce n’est peut-être pas un hasard si ce souvenir implique la bave, ce liquide pas net, pas totalement fluide, qui colle un peu. Tout ce qui est gluant exerce en nous une bizarre fascination. “[Le visqueux] vit obscurément sous mes doigts et je sens comme un vertige, il m’attire en lui comme le fond d’un précipice pourrait m’attirer. Il y a comme une fascination tactile du visqueux”, développe Sartre (qui a décidément été le maître à penser de cette histoire de crachat). C’est aussi sans doute à cause de cette fascination que j’ai fini par cracher non pas une mais plusieurs fois, comme hypnotisée par mon propre fluide salivaire. On m’a fait remarquer hier que les enfants font souvent des bulles avec leur bave : sans doute pour les mêmes raisons.

La honte d’avoir fait ce geste un peu dégoûtant est donc venue écorner le sentiment de toute-puissance issue d’une telle expérience. Mais cette anecdote permet de souligner que le sentiment de liberté ne prend pas toujours des formes nobles et dignes. Il survient sans crier gare, sous toutes les formes et à tous les âges.

Si je vous raconte tout cela, c’est parce que je pense ne pas être la seule. Je suis certaine que toutes nos enfances sont truffées de ce type d’événements absurdes, honteux, tristes ou très heureux, qui condensent à eux seuls des expériences philosophiques denses. Ces histoires peuvent bien sûr revêtir différentes formes : prendre conscience de la mort à la suite du décès d’un proche… ou en écrasant une fourmi / se demander pourquoi la fleur existe… et finir par interroger la raison d’être du monde entier / découvrir que l’autre est différent de nous, et se questionner sur notre propre identité…

Je vous le demande donc à vous, chers lecteurs : vous souvenez-vous de votre toute première interrogation philosophique ?  N’hésitez pas à nous partager votre expérience à travers ce questionnaire ! »