La carte et le territoire

Jérôme Fourquet : “En France, la consommation est notre nouveau commun”

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Jérôme Fourquet : “En France, la consommation est notre nouveau commun”

©Editions du Seuil

La France est en pleine mutation. Socialement, démographiquement et économiquement bien sûr, mais aussi esthétiquement et dans les valeurs auxquelles les gens adhèrent. 

Cette France nouvelle, le politologue Jérôme Fourquet et l’essayiste Jean-Laurent Cassely la décryptent dans La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie (Seuil, 2021). Chaque page recèle son observation inédite sur l’état de notre pays, en s’appuyant sur une série impressionnante de statistiques et de cartes qui montrent comment le passage d’une économie industrielle à une économie de services a chamboulé nos vies. 

Pour éclairer la lecture de cet ouvrage riche et stimulant, nous avons proposé à Denis Maillard, philosophe et consultant en relations sociales, d’interviewer Jérôme Fourquet. Avant de plonger dans cet entretien, Denis Maillard présente brièvement La France sous nos yeux. 

 

  • En premier lieu, le livre de Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely met en évidence un changement profond des territoires et des paysages auxquels nous étions jusqu’ici habitués : « À l’instar de l’implantation des sites et activités industrielles traditionnelles qui avaient structuré la géographie économique et humaine aux XIXe et XXe siècles, le secteur de la logistique marque en effet de manière de plus en plus prégnante de son empreinte les paysages… » notent les auteurs, avant de conclure d’une formule dont ils ont le secret : « Le couple camion-autoroute étant devenu la ligne de montage et d’assemblage de notre société orientée consommation. » Tout ceci induit une nouvelle hiérarchie des territoires et des activités culturelles que l’on y pratique. 
  • En second lieu, cet approfondissement de la société de consommation a également une conséquence sur les classes sociales qui évoluent fortement. Les auteurs actualisent alors la thèse du sociologue Henri Mendras sur la « moyennisation » de la société en montrant, au contraire, une véritable polarisation des métiers et des modes de vie : ils décrivent une nouvelle division du travail et l’apparition de ce qu’ils nomment une « classe ancillaire » (ouvriers et ouvrières de la logistique, du commerce et du soin) venant servir les mieux nantis. 
  • Enfin, après l’infrastructure économique, ce sont les superstructures idéologiques, culturelles et immatérielles qui sont à leur tour touchées par toutes ces transformations, à savoir les comportements et les représentations des plus importantes – comme les croyances religieuses – aux plus folkloriques, à l’instar de ce que les auteurs appellent « la couche yankee » faite de bals country et de Buffalo Grill, soit le rêve américain à la sauce française. 
  • On peut rapprocher cet essai de l’avant dernier ouvrage de Jérôme Fourquet, L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée (Seuil), qui insistait sur la dislocation de la matrice catholique qui avait « tenu » la France depuis des siècles, et dont la solidité – ou la rétractation – induisent ou permettent des comportements collectifs inattendus. Un même auteur, donc, mais deux positions qui apparaissent philosophiquement contradictoires. En effet, La France sous nos yeux postule, elle, un soubassement économique dont la mise en place progressive provoquent des réactions en chaîne, jusque sur la matrice catholique elle-même qui se désagrège encore un peu plus. 
  • La France sous nos yeux pose ainsi un dilemme philosophique majeur : soit on pense comme Max Weber dans L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme (1904) que les représentations – ici la structuration religieuse du monde et l’éthique, les croyances et les modes de vie associés – induisent des types de comportements, de société et donc d’économie ; soit on pense comme Karl Marx dans Le Capital (1867), qu’il existe une forme de détermination de la conscience par l’existence matérielle, ou du moins un poids des conditions matérielles sur la représentation de soi-même et les désirs qui peuvent en résulter. Alors Marx ou Weber ? Voici les explications de Jérôme Fourquet.

 

La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie, de Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely est paru aux éditions du Seuil (496 p., 23 € en version imprimée, 16,99 € en version dématérialisée). Il est disponible sur le site de l’éditeur ainsi que chez votre libraire.

Entretien avec Jérôme Fourquet