Jon Elster. « Les économistes ont tendance à croire le marché aussi omniscient que Dieu ! »

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Jon Elster. « Les économistes ont tendance à croire le marché aussi omniscient que Dieu ! »

Jon Elster en 2010 (cc) Wikimedia Commons / HarvardEthics

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Cet article est issu du numéro 56 de Philosophie magazine « 56 - février 2012 », en kiosque le 20 janvier 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Pour ses défenseurs, le marché se présente comme le « meilleur des mondes » de Leibniz, un monde purement rationnel, produit de façon mécanique sur la seule base de l’intérêt et du calcul. Pour le philosophe Jon Elster, il est temps de déconstruire ce mythe en réintégrant les émotions et la croyance dans la raison économique.

Jon Elster est l’un des esprits les plus vifs et les moins remarqués de notre temps. Norvégien, francophile résident aux États-Unis, aujourd’hui professeur à l’université de Columbia à New York et au Collège de France à Paris, il a suivi un parcours très atypique. Après une thèse sur Marx auprès de Raymond Aron, il est un temps assistant en sociologie à l’université – gauchiste – de Vincennes, puis professeur à Oslo avant de rejoindre l’université de Chicago auprès de Gary Becker et de James Coleman, les grands noms de la théorie du choix rationnel – qui entend formaliser la manière dont les individus prennent leurs décisions, sur un marché aussi bien qu’au volant de leur voiture. Parcourant à force de nombreux exemples, puisés dans la littérature autant que dans la psychologie sociale, les biais cognitifs et émotionnels qui interfèrent dans nos choix les plus élémentaires, il s’est engagé dans une critique interne des deux hypothèses fondamentales de cette théorie : la rationalité et l’intéressement. « Les individus ne sont pas seulement à la recherche rationnelle de leur intérêt, ils ont aussi besoin, dit-il non sans humour, d’une image d’eux-mêmes comme n’étant pas mû uniquement par l’intérêt matériel. » Après Leibniz et la formation de l’esprit capitaliste (1975), il a publié L’Irrationalité (Seuil, 2010) et Le Désintéressement (Seuil, 2009). Son œuvre, difficile mais stimulante, est la meilleure déconstruction de la théorie économique.

 

Pour comprendre la rationalité économique moderne, vous remontez au-delà des économistes classiques jusqu’à Leibniz. Pourquoi ?

Jon Elster : Leibniz n’est pas un théoricien du capitalisme. Et pour cause, il n’existait pas à son époque, à la fin du XVIIe siècle. Bien qu’il fût un bon gestionnaire lorsqu’il s’est occupé des mines de plomb dans les montagnes du Harz, il demeure un mercantiliste : il voit l’économie comme un jeu à somme nulle où ce que gagne l’un, l’autre le perd ; on est bien loin de la conception dynamique de la croissance propre au capitalisme. Paradoxalement, c’est en parlant d’autre chose que d’économie qu’il a anticipé l’esprit du capitalisme. Sa métaphysique est une théorie économique de l’univers. Dieu a créé le meilleur des mondes possibles. Il a fait un choix, qui a obéi à un principe d’économie : il agit comme un investisseur qui doit allouer au mieux les ressources rares qui sont disponibles afin de maximiser son objectif. Leibniz formalise l’idée d’un choix rationnel en situation de rareté. « Les voies de Dieu, écrit-il, sont les plus simples et les plus uniformes, les plus fécondes… C’est comme si on disait qu’une maison a été la meilleure qu’on ait pu faire avec la même dépense. »

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