Le billet de Jean-Marie Durand
J’y pense et puis je lis / Juin 2022
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Cet article est issu du numéro 160 de Philosophie magazine « Penser, c’est dire non ? », en kiosque le 02 juin 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Sous l’effet de l’Anthropocène, nouvelle phase d’accélération de l’histoire, la philosophie contemporaine ne cesse d’explorer la relation de l’homme aux autres êtres, pour se demander avec Pierre Montebello, Philippe Descola ou Bruno Latour comment « réanimer ce qui a été désanimé ». Comment écouter les voix de tous ces êtres qui n’en ont pas, animaux, végétaux, fleuves, machines, et leur faire place sur la scène sociale ? Théoriciens de l’art, Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós ouvrent la voie dans leur essai Qui parle ? (PUF) à toutes ces voix livrées au silence, à l’idée, aujourd’hui contestée, qu’un non-humain n’a rien à dire et à signifier. « Qui parle à l’ère de l’Anthropocène ? reviendrait à se demander une nouvelle fois, comme Jean-Luc Nancy en son temps, Qui vient après le Sujet ? » écrivent-ils. Au plus près de la multitude des « pratiques cosmomorphes de l’art » qui redessinent un monde soucieux de repenser les relations entre humains et non-humains, ils imaginent l’avènement d’une « démocratie cosmique », voire « d’une biocratie, où le bios se substituerait au démos comme puissance constituante ». Le nouveau droit de la Nature ne dit pas autre chose lorsqu’il fait d’une rivière ou d’un lac un sujet de droit, comme le rappelle Camille de Toledo dans Le Fleuve qui voulait écrire (Manuela éditions). Ce « soulèvement légal terrestre », associé à ces dispositifs artistiques d’inclusion des non-humains, confère à la nature une force sociale, qui la sort enfin de son silence. Documentant cette extension du « qui parle », Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós éclairent la transformation de notre scène politique et de notre scène du langage. Qui parle ? Nous tous, de la Terre et du Cosmos.