La lettre du vendredi

La femme volante

Temps de lecture : 3 min

La femme volante

© Maia Flore/Agence VU

En 1949, Simone de Beauvoir posait une question presque naïve, qui suscite aujourd’hui de vives tensions : “Qu’est-ce qu’une femme ?” Le thème de la transidentité a fait son entrée dans le débat public et, si Ariane Nicolas condamne les discriminations dont sont victimes les femmes trans, elle doit aussi reconnaître que la question initiale la désarçonne…

 

« …Car une femme, si j’en crois mon expérience propre, je ne sais pas ce que c’est. Comment savoir si je suis une femme ? À mes signes extérieurs, je dirais. J’ai un prénom de femme, je porte des vêtements féminins, possède une capacité reproductive qui me classe dans la catégorie 2 de la Sécurité sociale. Toute ma vie, mes parents m’ont plus ou moins élevée “en fille”, même si le fait d’avoir deux grands frères m’a donné envie de leur ressembler, donc d’adopter des goûts jugés masculins (conduire en scooter, boire de l’alcool très jeune, me raser les cheveux…), et vite fait comprendre que je devrai batailler pour obtenir la même chose qu’eux. Quand je rentre dans une pièce, je sais que les gens pensent : “Voilà une femme.” Je n’y peux rien.

Pourtant, quand je suis seule, je ne me sens pas femme. Dans mon for intérieur, je n’éprouve aucune identité de genre, je suis mentalement un simple individu. Ni femme, ni homme, ni non-binaire, c’est plutôt comme si mon genre n’existait pas du tout et que cette problématique devenait totalement inopérante. Isolée du monde, cette interrogation se manifeste uniquement par effraction, par exemple quand je suis sous la douche (“tiens, un sein”), que je me brosse les cheveux (“ton père doit être content qu’ils aient repoussé”) ou que je range mes affaires (“mince, où ai-je mis ma jupe ?”).

Ce ressenti me fait penser à une expérience de pensée du Moyen Âge. Dans Le Traité de l’âme, le philosophe Avicenne imagine le cas d’un homme qui, flottant au milieu du cosmos, ne sent plus rien de son corps. Telle une marionnette privée de toute sensation, cet homme ne peut avoir qu’une certitude : il est un esprit. “Son corps et ses organes ne sont nullement affirmés, écrit Avicenne. Cette voie met en lumière l’existence de l’âme comme quelque chose qui est autre que le corps, mieux qui est autre que tout corps.” Avicenne entend ainsi prouver, six cents ans avant Descartes, que l’âme et le corps sont distincts, et que la première, pure substance pensante, a plus de réalité que le second.

En philosophie, cette hypothèse porte le nom de “l’homme volant”. Je m’en sens très proche. Si la société ne me ramenait pas constamment à mon identité physique de femme, à travers des regards concupiscents, des remarques dégradantes, des comportements brutaux, des résistances à tous les étages et des louanges perverses, jamais je ne saurais dire, de mon propre chef : “Je suis une femme.” C’est pourquoi je me sens à la fois éloignée et proche des parcours de personnes transgenres. Éloignée, car celles-ci disent ressentir intimement une identité qui n’est pour moi qu’une construction extérieure à mon être et qui m’est étrangère. Proche malgré tout, car je serais incapable de donner une description excluante de ce qu’est une femme, étant moi-même une femme… qui ne se reconnaît pas comme telle. Qui serais-je, moi, la “femme volante”, pour en imposer une quelconque définition ? »

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