La grande question
La mort prive-t-elle la vie de sens ?
© Juan Boche/Unsplash
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« La vie est absurde puisqu’on sait qu’on va mourir », glissait récemment Jean-Luc Mélenchon dans un live sur la plateforme Twitch animé par les jeunes vidéastes Dany et Raz. Mais la mort n’est-elle pas plutôt ce qui permet à la vie d’avoir un sens ? Explications à l’aide de Frankl, Heidegger et... Tolkien.
Une vie pour rien
La mort emporte tout dans son sillage : toutes les réalisations de l’homme, ses œuvres et ses souvenirs, ses attachements et ses désirs. Comment ne pourrait-elle pas réduire la vie à l’absurde ? Le sens que je donne, de mon vivant, à mon cheminement, s’évanouit avec la conscience de moi – il sombre dans le néant comme si je n’avais jamais existé. Le fil de ma vie, que je me suis efforcé d’articuler d’année en année, apparaît entièrement futile et contingent au regard de la fin sans raison qui s’annonce et s’approche. L’événement de la mort ne sera suivi d’aucun moment où mon esprit pourra réabsorber, réinvestir, réintégrer dans un récit de soi ce qui est arrivé.
La religion est la réponse par excellence à cette angoisse de la fin : elle promet la possibilité que la vie continue par delà la mort – que l’histoire se poursuive. Alors que la mort prive la vie de son sens, la foi ouvre l’homme à une transcendance hors du temps qui consacre le sens précaire de l’existence dans l’éternité d’une histoire infinie. Camus, de la manière sans doute la plus nette, a dénoncé cette stratégie de diversion : « L’esquive mortelle […], c’est l’espoir. Espoir d’une autre vie qu’il faut “mériter”, ou tricherie de ceux qui vivent non pour la vie elle-même, mais pour quelque grande idée qui la dépasse, la sublime, lui donne un sens et la trahit. » Mais même pour le croyant, cette diversion est-elle suffisante ? La foi ne va pas sans doute ; la mort, au contraire, est la certitude la plus radicale. Un espoir suffit-il à annuler l’absurde, avant d’atteindre le seuil ultime et de découvrir, enfin, si quelque chose se tient au-delà ? Difficilement. La finitude mortelle semble bien vouer l’existence terrestre à la vanité.
Une vie pour tous
Que faire, alors, enserré dans les rets de cette tétanie devant la mort ? La réaction spontanée de l’homme consiste en une « fuite » dans le « On », souligne Heidegger dans Être et Temps (1927). Cherchant à échapper à notre indépassable finitude, nous nous absorbons dans l’anonymat d’une existence collective. Je n’ai plus affaire, dans ce « On », à ma mort, mais à une représentation abstraite de la fin. J’oublie ma condition. Et cependant, note immédiatement Heidegger, cette oblitération de l’ultime limite de mon être me condamne à une existence « inauthentique », précisément vidée de son sens. Mon existence n’est pas mienne : balloté par les humeurs du « On », je suis incapable de me ressaisir dans l’unité d’un « projet », de posséder ma vie comme un tout. Mes choix ne sont pas des choix – leur enjeu se perd dans l’impersonnalité d’un « être collectif » pour lequel la mort est une abstraction. Le « On » où je me fonds porte en lui l’illusion d’un temps sans fin. Il n’est jamais trop tard, pour le On : tout peut être rédimé, tout peut être rattrapé, tout peut être, un jour, réparé ou renversé. Le choix s’évide de son poids et de sa gravité – il s’étiole jusqu’à l’évanouissement dans une succession décousue d’instants d’où n’émerge aucun sens.