La voie de la mesure
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Cet article est issu du numéro 93 de Philosophie magazine « Être ou avoir ? », en kiosque le 24 septembre 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’argent ne fait pas le bonheur… mais il peut y contribuer.
Cette lapalissade, Sénèque (v.4 av. J.-C.-65 apr. J.-C.), l’une des grandes figures du stoïcisme, a dû se bagarrer pour la faire reconnaître. On lui reprochait de prôner le mépris des choses matérielles tout en étant l’un des hommes les plus riches de la Rome du début de notre ère. N’avait-il pas amassé, comme gestionnaire de son domaine, une fortune de près de 300 millions de sesterces – l’équivalent de 228 millions d’euros ? Dans De la vie heureuse, il se justifie auprès de ses détracteurs : l’argent est, affirme-t-il, un « préférable » qui, en soi, ne fait pas le bonheur, mais qui, utilisé de manière juste et réglée, permet de développer des qualités sociales comme la bienfaisance ou la libéralité… ou de s’adonner aux activités plus fondamentales de la politique et de la philosophie pendant que les esclaves s’occupent de la production des richesses. Avant lui, Épicure (341-270 av. J.-C.) s’attachait à contenir la convoitise naturelle en distinguant, dans sa Lettre à Ménécée, les « désirs naturels » des « désirs vains » et, parmi les désirs naturels, les « désirs naturels nécessaires », liés au bien-être et à l’absence de souffrance, des « désirs naturels non nécessaires », tels que les désirs sexuels ou esthétiques. Mais c’est à Aristote (384- 322 av. J.-C.) que l’on doit la formulation la plus aboutie de cette tentative de légitimer l’ordre de l’économie tout en le contenant dans certaines limites. L’acquisition des biens et de la richesse est une activité naturelle et nécessaire, un art même. Dans La Politique, il distingue ainsi la chrématistique « naturelle » (ou l’art d’administrer l’oikos, la « maisonnée », son « domaine », esclaves compris) de la chrématistique « proprement dite » qui est l’art d’acquérir des biens et des richesses pour eux-mêmes. La première découle du droit naturel de satisfaire ses besoins au travers de la chasse, de la pêche, de l’agriculture et même de l’échange marchand, tandis que la seconde découle de la capacité de l’argent à se détacher de tout étalon naturel pour être recherché pour lui-même. « C’est à ce mode d’acquisition qu’est due l’opinion qu’il n’y a aucune limite à la richesse et à la propriété », affirme Aristote. Retraçant le parcours sinueux qui conduit des petites sociétés autarciques fondées sur le troc au marché et à la monnaie, il s’appuie sur l’opposition entre « valeur d’usage » et « valeur d’échange » – qu’il est le premier à définir de manière rigoureuse – pour mettre en lumière la tendance de l’échange à s’émanciper du besoin. La chrématistique est justement cet « art de créer des richesses seulement par l’échange de biens ». La monnaie étant alors « principe et fin de l’échange », il n’y a pas de limite à son accroissement. Alors que l’économie a une fin objective qui la contient – assurer l’existence et le bien-être de la communauté –, la chrémati stique – nous dirions aujourd’hui la finance – est de l’ordre de l’illimité.