Hors-série "Le sommeil"
La vulnérabilité du dormeur observé
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Cet article est issu du Hors-série n°N°56 de Philosophie magazine « Le sommeil », en kiosque le 09 février 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
S’assoupir aux yeux des autres revient à apparaître dans la totale nudité de son être. Mine béate ou crispée, soupirs ou mots échappés, posture affaissée... la vigilance tombe, et les masques sociaux avec.
Dans le train, un inconnu s’assoupit et commence à ronfler. Un mince filet de salive s’écoule de sa bouche entrouverte. Dans cette situation, les passagers d’en face peuvent adopter différentes réactions. Certains détourneront le regard, embarrassés. Quelques-uns seront indifférents, ou feront semblant de l’être. D’autres, enfin, seront pris par un curieux élan de curiosité, qui les poussera à observer le dormeur du coin de l’œil, juste pour voir. Mais pour voir quoi ?
Ce qui nous fascine ou nous trouble dans le sommeil d’un inconnu dormant à visage découvert, c’est qu’il « ne se surveille plus », répond le philosophe Louis Lavelle. Ses expressions faciales sont alors le miroir exact de ses sentiments ensommeillés. Est-il un heureux rêveur ? Il apparaîtra béat et comme « miraculeusement délivré de toutes les préoccupations de son humanité ». Est-il, au contraire, contrarié ou en proie à un douloureux cauchemar ? Son visage sera « creusé par un pli ou par un sillon de dégoût, de mépris ou de haine », décrit Lavelle. Dans tous les cas, l’endormi se dévoile, voire s’exhibe. Parce qu’il n’agit plus, « on ne le voit plus dans ce qu’il fait, mais dans ce qu’il est ». Son air apaisé ou contrit montre quelque chose de lui-même, une part de son identité profonde.