Hors-série " Le sommeil"
Le paradoxe du dormeur
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Cet article est issu du Hors-série n°N°56 de Philosophie magazine « Le sommeil », en kiosque le 09 février 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Comment une conscience peut-elle s’endormir… et se réveiller ? À cette question posée par Marcel Proust répondent deux des plus célèbres existentialistes de l'après-guerre : Jean-Paul Sartre et Maurice Merleau-Ponty. Un débat où s'affrontent deux conceptions du corps, de la conscience et de l’existence.
« Longtemps, je me suis couché de bonne heure… » Qui ne connaît la formule qui ouvre À la recherche du temps perdu et installe l’immense chassé-croisé du narrateur avec le temps dans les nimbes d’un songe au moment de l’endormissement ? On connaît moins les réflexions très profondes qui suivent cette entame et s’égrènent tout au long du récit sur la manière dont nous entrons et sortons du sommeil et faisons ainsi l’expérience d’une sorte de disparition volontaire ou de résurrection involontaire. Mystère de l’endormissement et du réveil ! Nous en prenons tous conscience, remarque le narrateur, lorsqu’il nous arrive de douter de l’endroit où nous venons de nous réveiller et que, pour sortir de l’état inquiétant où ce doute nous installe, nous convoquons instantanément les souvenirs des lieux où nous avons habité par le passé et qui sont mystérieusement incrustés dans la mémoire de notre corps. Chambre de l’enfance, studio de l’étudiant, lit conjugal... dans l’obscurité d’un réveil précipité, nous faisons défiler mentalement tous ces espaces possibles comme pour tester leur validité, jusqu’à ce que les repères du passé et du présent s’ajustent et que nous puissions, enfin, nous réancrer dans le monde, retrouver contact avec le réel. Et nous sortir ainsi du « néant » où le sommeil nous installe.
Bien avant le rêve, l’énigme la plus profonde, se demande ainsi Proust, ne réside-t-elle pas dans la capacité que nous avons, nous, êtres éveillés, de basculer dans l’espace du sommeil et, une fois dans les bras de Morphée, de revenir à l’état de veille ? On ne s’en étonne guère, tant le phénomène semble naturel et quotidien, associé à un besoin presque animal de notre condition, rythmé par l’alternance cosmique du jour et de la nuit, objet des premiers soins de l’éducation, foyer de sens de l’alternance des rythmes de la vie sociale. Si dormir est un besoin vital, s’endormir n’est pas une opération évidente pour autant. Comment faisons-nous, alors qu’une réflexité double tous nos états de conscience, pour y renoncer et trouver le sommeil ? Comment la conscience fait-elle pour s’absenter à elle-même et renoncer volontairement à sa propre vigilance ? Et y renonce-t-elle vraiment s’il est vrai qu’en basculant dans le sommeil, elle doit préserver, au cœur même de l’abandon dont elle fait preuve, le pouvoir de se ressaisir ?
Ces questions, soulevées par Proust en ouverture de La Recherche, ont fait l’objet d’une passionnante discussion philosophique qui opposa, dès leurs premiers textes, les deux grandes figures de l’existentialisme français d’après-guerre, Sartre et Merleau-Ponty, lecteurs avertis de Proust. Leurs réponses contrastées à la question de l’endormissement, entre effort d’attention mentale et de simulation corporelle, dessinent deux conceptions du corps, de la conscience et de l’existence. On voit ainsi apparaître les grandes lignes de fracture entre l’existentialisme conquérant de Sartre, centré sur le pouvoir du Sujet, producteur du sens de ce qui lui advient, et la pensée de l’existence incarnée de Merleau, centrée sur l’ouverture à un monde, à une nature et à une histoire qui nous précèdent.