Un grand concept expliqué
“L’agir communicationnel” chez Habermas, c’est quoi ?
Jürgen Habermas en 2008. © Domaine public/Wolfram Huke/CC BY-SA 3.0
Plus grand philosophe allemand vivant, Jürgen Habermas a publié sa Théorie de l’agir communicationnel en 1981, un livre somme qui reste une référence en philosophie politique. Que recoupe cette notion, qui décrit une sorte d’idéal de la discussion démocratique ? Les explications de Nicolas Tenaillon.
Proposée en 1981 par Jürgen Habermas, l’un des philosophes contemporains les plus respectés, aujourd’hui âgé de 96 ans, cette notion sert à désigner une dimension essentielle de la raison : sa capacité à communiquer et pas seulement à calculer. Indispensable à la vie démocratique, « l’agir communicationnel » décrit les conditions qui permettent aux membres d’une société de se comprendre entre eux pour construire un avenir commun.
Échapper au calcul en démocratie
Pour comprendre comment Habermas en est venu à publier sa Théorie de l’agir communicationnel, deux volumes de plus de mille pages, il convient de rappeler que ses travaux avaient porté jusque-là sur l’espace public et sur la technique. Les premiers, objets de sa thèse publiée en 1962, lui avaient permis de démontrer que c’est au XVIIIe siècle que s’est éveillé le sens critique des sociétés occidentales grâce aux clubs en Angleterre, aux salons en France et aux Tischgesellschaften (« sociétés de table ») en Allemagne. Dans ces lieux de développement cognitif, l’on problématisait des questions d’intérêt commun afin d’apporter des contributions fertiles à la discussion publique.
Quant aux seconds travaux, rassemblés notamment dans La Technique et la science comme « idéologie » (1968), ils ont convaincu Habermas que le progrès industriel et l’idéologie qui l’accompagne depuis deux siècles ont réduit la raison à sa seule dimension instrumentale. C’est cette double analyse qui l’a amené à interroger l’effet négatif de cette prévalence de la raison instrumentale sur la discussion publique. Comment échapper au calcul intéressé dans la prise de parole démocratique ?
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Exactitude, justesse, sincérité
Pour répondre à cette question, Habermas distingue quatre formes « d’agir ». D’abord, « l’agir téléologique » (c’est-à-dire orienté vers un but) qui, d’origine aristotélicienne, s’est mué en « agir stratégique », dans la mesure où il se polarise sur « le calcul des conséquences », comme on le voit dans l’utilitarisme anglais apparu au début du XIXe siècle. En second, « l’agir normatif » qui consiste à obéir aux usages d’une société en adoptant par mimétisme le comportement attendu par les autres. Troisièmement, « l’agir dramaturgique » selon lequel l’individu exprime par son corps ce qu’il ressent personnellement ; enfin, « l’agir communicationnel » où les acteurs cherchent une « entente » (Verständigung) commune afin de « coordonner leur plan d’action ».
“Si nous voulons nous faire comprendre des autres, nos énoncés ont prétention à l’exactitude, à la justesse par rapport au contexte et aux normes, et à la sincérité”
Or, observe Habermas, on considère en général que seul « l’agir stratégique » est l’objet d’une « rationalisation possible ». Mais il s’agit là d’un choix idéologique qui feint d’ignorer que la raison a également une fonction communicationnelle. Habermas s’efforce alors de dégager les critères de cette rationalité propre à la communication, dans un débat serré avec les théoriciens du langage comme Wittgenstein ou Austin. Il lui apparaît que si chaque « agir » a bien un lien avec le langage, c’est toujours pour privilégier une seule de ses fonctions : « déclenchement des effets perlocutoires » (c’est-à-dire faire faire) pour l’agir stratégique, « instauration de relations interpersonnelles » pour l’agir normatif, « expression d’expériences vécues » pour l’agir dramaturgique.
Seul « le modèle communicationnel tient compte au même degré de toutes les fonctions du langage ». Et en effet, les énoncés émis par quiconque cherche à se faire comprendre des autres ont une triple prétention à la validité : prétention à l’exactitude, prétention à la justesse par rapport au contexte social et à ses normes, prétention à la sincérité. Ce sont ces trois critères qui donnent à l’agir communicationnel sa rationalité formelle.
Pas de raison sans dialogue
Mais Habermas ne fait pas qu’exhumer la dimension communicationnelle de la raison que la raison stratégique tend à étouffer. Il cherche à la faire prévaloir. Car si dans la discussion, les participants peuvent poursuivre des objectifs communs « sans réserve », c’est parce que les énoncés revendiqués comme valides servent de base pour toute interaction ultérieure, tandis que dans le calcul, l’intérêt particulier ne disparaît pas. Il s’agit alors pour Habermas de dénoncer la tendance de la raison stratégique à empêcher la discussion.
“Pour Habermas, le ‘lieu’ de la raison n’est pas la conscience individuelle mais le dialogue lui-même”
À cette fin, il mobilise deux nouveaux concepts : celui de « monde vécu » et de « systèmes ». Le monde vécu, terme inspiré par le psychologue, biologiste, épistémologue et sociologue Jean Piaget, témoigne du décentrement dont les sujets sont capables par rapport à eux-mêmes. C’est à l’intérieur de ce monde, réservoir de sens, de normes, de traditions partagées, que « l’entente » peut advenir. Quant aux « systèmes », animés par des exigences non linguistiques comme l’argent ou le pouvoir, ils « se différencient et s’autonomisent par rapport au monde vécu » et tendent à le coloniser pour le détruire, par exemple en faisant des relations sociales une marchandise ou l’objet d’une bureaucratisation anonyme.
Plus encore : Habermas soutient que le « lieu » de la raison n’est plus la conscience individuelle, comme chez Kant, mais le dialogue lui-même. C’est dans l’action même de dialoguer qu’apparaissent les conditions du dialogue et les critères du juste. C’est pourquoi dans Morale et Communication (1983), le philosophe allemand reformule l’impératif catégorique kantien en le faisant dépendre de la discussion :
“Au lieu d’imposer à tous les autres une maxime dont je veux qu’elle soit une loi universelle, je dois soumettre ma maxime à tous les autres afin d’examiner par la discussion sa prétention à l’universalité”
Jürgen Habermas, Morale et Communication (1983)
Agir ensemble : mode d’emploi
Ainsi s’opère un glissement. « Le centre de gravité ne réside plus dans ce que chacun souhaite faire valoir, sans être contredit, comme étant une loi universelle, mais dans ce que tous peuvent unanimement reconnaître comme une norme universelle. » Autrement dit, la délibération fait émerger le meilleur jugement non pas de l’argumentation de l’un des acteurs de la discussion mais de la mise en commun des arguments par le débat. Habermas appelle « principe U », ce principe d’universalisation qui, dialectiquement, à partir d’un débat souvent conflictuel, mène au consensus et permet ainsi de légitimer la décision politique. Mais cette thèse été déjà esquissée dans la Théorie de l’agir communicationnel quand il écrivait que « dans les procès d’entente coopératifs, aucun des participants ne détient le monopole de l’interprétation ».
Compris comme ce que la raison a de plus émancipateur, « l’agir communicationnel » permet de coordonner l’action sociale sans céder à la violence. Et donc de promouvoir la légitimité de la démocratie délibérative à l’âge des sociétés complexes.