Jeux de stratégie / La chronique de Michel Eltchaninoff
"L’Arménie aux enfers" : la chronique de Michel Eltchaninoff
Haut-Karabagh, le 20 septembre 2023. Des civils dans un abri anti-atomique à Stepanakert © Odhike/Tass/Sipa
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Cet article est issu du numéro 174 de Philosophie magazine « La vie a-t-elle un sens ? », en kiosque le 26 octobre 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La reprise du Haut-Karabagh par l’Azerbaïdjan plonge les Arméniens dans la pire des aliénations : le déni de reconnaissance.
Le Haut-Karabagh est vide. Sur la place centrale de sa capitale, Stepanakert, il n’y a plus que des chiens errants, des chaises, des landaus abandonnés… Les quelque 100 000 habitants de l’enclave sont partis vers l’Arménie après la conquête du territoire par l’armée azerbaïdjanaise. Ils craignaient d’être massacrés ou maltraités. Cette politique de l’évacuation était évidemment le souhait de Bakou, qui n’a même pas eu besoin de les forcer à s’enfuir.
Aucun gouvernement n’a vraiment protesté. Tout le monde a regardé ailleurs. Les États-Unis et l’Europe font des affaires avec l’Azerbaïdjan, pays riche en gaz et en pétrole. La Russie, considérée comme la protectrice traditionnelle de l’Arménie, s’en est détournée. Le Premier ministre arménien Nikol Pachinian avait en effet osé ratifier le statut de Rome, qui régit la Cour pénale internationale, celle-là même qui a émis un mandat d’arrêt à l’encontre du président russe ; son épouse s’est rendue à Kiev pour soutenir les Ukrainiens ; il a multiplié les contacts avec les Occidentaux… C’est avec une joie mauvaise à peine dissimulée que Vladimir Poutine a fait mine de déplorer, une semaine avant l’attaque azerbaïdjanaise, que l’Arménie refuse l’aide de la Russie pour régler son conflit avec Bakou. Les « soldats de la paix » russes n’ont pas levé un doigt pour protéger les habitants du Haut-Karabagh. Voilà ce qui arrive à ceux qui osent se détourner du « grand frère ». Quant aux soutiens de l’Arménie, ils baignent souvent en plein fantasme. C’est le cas des protecteurs des chrétiens d’Orient, qui voient d’abord dans l’Arménie un pays chrétien menacé par des méchants musulmans – alors même que le seul véritable allié stratégique de l’Arménie est l’Iran chiite.