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Le secret de la matière

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Le secret de la matière

© Johannes Ortner/Unsplash

De quoi est faite la matière ? Jusqu’où peut-on la décomposer ? Cette question taraude les physiciens et les philosophes depuis des siècles, de la première théorie de l’atome formulée par Leucippe à l’idée de particules développée par Newton, en passant par le modèle des quatre éléments des présocratiques. L’approche qui prévalait jusqu’ici, celle de la mécanique quantique, était fondée sur la « dualité existentielle » entre onde et corpuscules : le corpuscule « est une source de matière qui existe en un seul point, et les ondes existent partout sauf aux points qui les créent ». Mais les choses pourraient changer : dans un article paru récemment, deux physiciens américains, Jeffrey Eischen et Larry M. Silverberg affirment que, plus profondément, la matière serait intégralement constituée de « fragments d’énergie ». 

Impossible, à notre modeste échelle, de trancher. Et si la question était, par nature, insoluble ? C’est ce qu’affirmait le philosophe allemand Eugen Fink (1905-1975) : le principe de la matière, c’est son impénétrabilité. La volonté, scientifique, de percer ce secret est une facette, aussi inévitable que préjudiciable, de notre humaine volonté de puissance.

  • Qu’est-ce qui nous pousse donc à vouloir percer le secret de la matière ? D’abord une peur, explique le phénoménologue allemand Eugen Fink : ne dévoilant que sa surface, la matière retient en elle un inquiétant secret. La manière dont elle se montre n’est pas ce qu’elle est vraiment. La chose cache quelque chose en son sein ; elle garde, par-devers elle, une puissance obscure, mystérieuse, imprévisible, peut-être dangereuse, qui échappe à l’homme, à son contrôle – sentiment d’autant plus terrible que l’homme, lui-même, est fait de cette même étoffe, mystérieuse, dont est fait le monde. « S’installe ainsi une hostilité entre la connaissance humaine et l’étant lui-même » (Sein, Wahrheit, Welt, 1958 ; non traduit), qui résiste à l’intrusion.
  • Pour surmonter cette peur de l’obscurité, pour dominer cette puissance souterraine tapie à l’intérieur de la chose, l’homme se met à lui prêter un « en-soi », une substance, une essence qui, si elle n’est pas accessible par les sens, l’est par la pensée. À l’obscurité de la matière se substitue l’idée d’une transparence totale, par les yeux de l’esprit. Rien, dans la chose, ne reste plus en retrait, rien n’échappe plus à la veille de l’esprit. En ce sens, pour Fink, « la “chose”, la substance […] est une forme de puissance de la volonté de puissance qui comme “connaissance” viole la réalité, le devenir, et l’immobilise, le transforme mensongèrement, le fixe, le soumet au concept » (La Philosophie de Nietzsche, Éditions de Minuit, 1re édition, 1965).
  • C’est exactement de cette « dégradation vitale de la profondeur originelle » que se nourrissent les scientifiques qui s’efforcent de comprendre la nature de la matière. À leur manière, ils rêvent de la briser pour exposer son secret, de fouiller ses entrailles jusqu’à ce qu’il ne reste plus une ombre, pour vaincre entièrement sa résistance. Que l’on parle d’atome, de particule, d’onde, de corpuscule ou de « fragment d’énergie », la logique est la même. Mais cette logique se heurte en fait sans cesse, comme le note Fink, à un obstacle insurmontable : la matière n’est jamais totalement décomposée par la pensée. La plus infime particule, la plus évanescente poussière de matière conserve une dimension, une surface et une profondeur.
  • Pour Fink, cette obscurité de la profondeur est le sens le plus originel de la matière qui fait le tissu du monde. « Il ne s’agit pas d’une limitation accidentelle de la connaissance humaine, mais d’une [limitation] essentielle » : quelque chose, dans l’être des choses, échappe à la prise de l’esprit. « La chose est […] en soi refermée, […] elle est en tant que substance, en tant qu’essence, ce qui demeure en soi, ce qui est celé en soi et reste dissimulé, ce qui contient un noyau impénétrable » (Sein und Mensch, 1977 ; non traduit). C’est parce qu’elle se replie dans la nuit, parce qu’elle offre une résistance opaque à la lumière, qu’elle peut, aussi, apparaître, surgir, se produire. Un concept n’apparaît pas : il est un spectre sans consistance, sans contour, traversé par un éclat qu’il est incapable de refléter. 
  • Le principe de ce renfermement que partagent toutes les choses à leur manière, Fink le nomme « Terre » : « La Terre, comme la pensée doit la penser, n’est pas la terre ferme sous nos pieds, […] mais est la puissance d’être du Refermé. […] Elle est dans tout ce qui est vraiment. En elle tout est scellé et refermé. […] De façon obscure connaissons nous toujours le fondement insondable de la Terre, - mais ne le comprenons pas, il nous échappe dans le brouillard de l’indéterminé ; il s’annonce dans l’incompréhensibilité. […] La Terre est la nuit de l’être, l’abîme primitivement un, l’abîme unique de l’informe, dont surgissent toutes les formes et dans lequel disparaissent toutes les formes » (Sein, Wahrheit, Welt).
  • Toutes les choses proviennent de cette nuit une et indistincte de la Terre. Elles n’apparaissent dans l’ouverture du « Ciel » que pour autant que la Terre les délivre, selon sa loi secrète. Dans la clarté de l’ouvert, les choses acquièrent leur contour, leur surface, et se distingue les unes des autres. Mais, si elle les livre un moment au Ciel, la Terre les retient en même temps toujours captives. Rien n’échappe jamais à l’emprise obscure du « sol originaire ».