Édito
Le sujet de la passion
Cet article est issu du numéro 161 de Philosophie magazine « Peut-on être lucide et heureux ? », en kiosque le 07 juillet 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Et si notre difficulté d’être heureux reposait, en partie, sur un malentendu linguistique, sur une vision de la psychologie erronée, attachée aux mécanismes de la grammaire ordinaire ? Je reconnais que l’hypothèse peut sembler farfelue ou trop sophistiquée, et pourtant, considérez ces phrases :
« Je bois l’apéro. » « Je profite de mes vacances. » « Je jouis. »
Selon l’opinion la plus répandue, c’est-à-dire selon les règles implicites d’après lesquelles nous construisons nos phrases, le sujet est le roi de l’action. C’est lui qui la décide, l’engage ou l’interrompt – c’est donc moi qui bois, profite des vacances ou jouis. Dans tous les cas, le sujet est extérieur au verbe – il entretient avec lui une certaine distance, il se contente de l’actionner du dehors. C’est que nous avons tendance à considérer que le sujet est une entité stable, qu’il a plus de réalité que l’action, laquelle pourrait avoir lieu ou non, et n’a pas vraiment de substance ni de consistance propre, vu qu’elle n’est qu’un pur mouvement. Cependant, ne serait-il pas plus lucide de considérer les choses autrement, et même de se placer dans une perspective exactement inverse : d’affirmer que le sujet humain n’est jamais tout à fait assuré de son identité ni de sa volonté, qu’il est par nature indécis et fluctuant, un nuage en pantalon, et que c’est l’action, donc le verbe, qui vient le tirer momentanément de son état de brume et lui donner passagèrement une consistance, une forme ?
Selon l’usage commun du langage, j’affirme que « je profite de mes vacances » ou que « je jouis », mais je vise toujours un certain résultat – ici, des variétés de plaisir – dont je demeure séparé, qui ne rétroagit pas sur moi, qui ne m’influence pas en profondeur. En retournant cette logique, je comprends que c’est le plaisir qui me fait être sujet, et même que c’est la jouissance qui me permet de dire « je » de façon particulière en un point très précis de l’espace et du temps.
Ce renversement de la logique de la grammaire, que je propose de réarticuler autour du sujet de la passion, vaut aussi pour les phrases où le verbe ne désigne pas une action, mais a le statut d’une simple copule, comme c’est le cas pour « être » dans ces formules banales :
« Je suis triste. » « Je suis mélancolique. » « Je suis heureux. »
Tant que la copule est considérée comme un simple ciment, un joint entre deux blocs – le moi d’un côté, la tristesse ou le bonheur de l’autre –, elle maintient entre eux un écart infranchissable, elle n’opère qu’un collage partiel. Or l’on pourrait là encore lire ces phrases à l’envers, et retourner le champ des forces : « Je suis heureux » ne signifie pas que j’éprouve un bonheur dont je me sens le plus souvent privé, mais que, soudain, un état de bonheur me permet de ressentir de façon plus aiguë le fait d’exister, qu’il me fait advenir à l’être.
Cette vision du langage où les verbes deviennent les éléments importants, les véritables souverains des phrases, et où sujets et substantifs sont renvoyés à des rôles secondaires de figurants, ne nous permettrait-elle pas de donner une valeur plus pleine à nos gestes comme à nos états passagers ? En bousculant un peu la grammaire, ne pourrions-nous pas nous donner la possibilité d’aimer davantage la vie ?