La lettre du mardi
Les fantômes de la République
Paris, le 6 octobre 2025. L’errance du président Macron en bord de Seine. © Capture d’écran BFMTV
« Un gouvernement de revenants avec la durée de vie d’un ectoplasme : c’est le scénario plutôt divertissant et riche en rebondissements que nous propose la classe politique ces derniers jours…
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Et si la France n’avait pas besoin d’un énième homme providentiel, ou même plus modestement d’un habile négociateur, mais plutôt de l’équipe de chasseurs des Ghostbusters ? Car il se pourrait bien qu’il lui faille s’alléger de quelques fantômes.
Les fantômes sont en effet nombreux à s’agiter ces dernières heures. On ne citera que ceux dont on est sûre qu’ils appartiennent bien au domaine des morts, de peur de paraître insultante – Éric Woerth, sérieusement ? Et pourquoi pas Jérôme Cahuzac tant qu’on y est ? Il y a d’abord celui bien familier du général de Gaulle, convoqué à toutes les sauces politiques de la gauche à l’extrême droite, au point que le képi de l’ancien président doit sentir le chimichurri. C’est Olivier Faure qui salue sur X la démission “avec dignité et honneur” de l’éphémère Premier ministre Sébastien Lecornu, en qualifiant ce dernier de “gaulliste”, taclant au passage celui qui ne l’est donc pas – suivez son regard. Suivons-le donc : c’est encore Emmanuel Macron, qui joue la solitude de la prise de décision en arpentant les quais de Seine à la vue de tous, silhouette courbée sous le poids d’un grand manteau noir. Il a fait gris à Paris hier, uniformément gris : un temps digne des paysages d’Irlande que le général a parcourus seul… après sa démission. Sur cette Ve République qui ne sait que faire de l’absence de majorité absolue au Parlement, son ombre plane, tel un couvercle paralysant. Toucher à son œuvre relève du tabou : il fut un temps où certains candidats à l’élection présidentielle osaient évoquer une VIe République ; désormais, chacun semble très bien s’accommoder de la personnalisation du pouvoir.
Loin d’être une source d’inspiration ou des guides pour l’avenir, les fantômes peuvent toutefois s’avérer de véritables boulets, comme en témoigne le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov dans sa réinterprétation du Hamlet de Shakespeare au théâtre du Châtelet jusqu’au 19 octobre. Le fantôme du père, figure de pouvoir déchu, ne lâche jamais la grappe du jeune Hamlet en lui serinant : “Souviens-toi de moi !” Hamlet finit par sombrer dans une forme de folie, forcé de se dédoubler pour survivre au vacarme qui lui fracasse la tête. Ce que Serebrennikov montre, c’est qu’à trop les invoquer, les fantômes finissent par nous intoxiquer. De souvenir réconfortant, témoin d’un glorieux passé, ils se muent en sanglots vengeurs qui réclament toujours plus de sursis, au risque de provoquer l’injustice parmi les vivants.
Pourtant, impossible de se débarrasser totalement des spectres. À vrai dire, ce n’est même pas vraiment nécessaire. Voilà tout l’objet du recueil de nouvelles de la romancière argentine Mariana Enríquez, Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, paru la semaine dernière aux Éditions du Sous-sol. La première s’ouvre sur l’histoire d’Emma, une médecin qui refuse de quitter son quartier, pourtant rongé par la violence, parce qu’il est peuplé de fantômes avec lesquels elle parvient à bavarder, notamment celui de sa mère. “Une morte peut-elle vivre ?”, s’interroge-t-elle. “Elle est présente alors. Depuis que je l’ai découverte, je comprends mieux le mot. Je l’ai sentie avant de la voir.” D’aucun de ces fantômes sollicitant son attention, il ne vient à l’idée d’Emma de singer l’attitude ou l’apparence – pas de grand manteau noir pour un docteur en blouse blanche. Elle se permet même parfois de les envoyer gentiment balader, en leur demandant de baisser d’un ton et d’arrêter de hurler. Une conception du fantôme qui n’est pas loin de celle de l’anthropologue Grégory Delaplace. Dans La Voix des fantômes (Seuil, 2024), il remarque que les fantômes ont certes une forme d’agentivité, mais qu’“ils ne peuvent tenir tout seuls dans le monde” sans la médiation culturelle, sociale et anthropologique des vivants. Dans le même temps, ils ne sont pas entièrement passifs, dans le sens où “ils se [plieraient] sans broncher aux entreprises humaines au service desquelles ils ont été façonnés.” Pas facile à naviguer, le revenant.
Mais que faire si le fantôme qui se tait laisse un vide trop grand ? Eh bien, renouvelons nos imaginaires ! Avant-hier, la secrétaire nationale des Écologistes Marine Tondelier confessait sur BFMTV laver parfois ses hauts à l’arrache dans un évier du local d’EELV, pour les faire ensuite sécher sur un cintre. Certes, c’est moins sexy qu’un type en uniforme et en képi. Mais ça fera marrer les fantômes de toutes nos grands-mères lavandières. »