L'argent rationnel
Les noces secrètes de l’or et de la raison
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Cet article est issu du numéro 23 de Philosophie magazine « 23 - octobre 2008 », en kiosque le 25 septembre 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Selon l’histoire officielle, le philosophe, sous les traits du sage antique, du théologien ou de l’intellectuel engagé, a toujours méprisé l’argent. Mais un examen plus attentif révèle que la philosophie et la monnaie, la spéculation conceptuelle et la spéculation financière ont connu une évolution parallèle… Explications.
Comme toutes les familles, celle de la philosophie a ses histoires cachées, ses alliances honteuses et ses rejetons monstrueux. De Socrate à Marx, en passant par Aristote, Spinoza ou Rousseau, on ne retient que ce qui nous arrange, à savoir une condamnation vertueuse des puissances néfastes de l’argent, qui menace de corrompre ce qui n’a pas de prix : la vérité, la politique ou la sagesse. La raison, comme l’argent, propose cependant un outil abstrait et universel de mesure des choses. Tout comme son ennemi prétendu, elle libère des sujétions traditionnelles et dégage un champ net de discussion et d’évaluation. Comme lui, elle risque également la démesure : un usage sans valeurs cardinales, sans autre finalité que son propre fonctionnement.
L’Antiquité : des sages bien avisés
Première coïncidence : la Lydie, ce royaume d’Asie mineure où sont apparues, à la fin du VIIe siècle avant J.-C., les premières monnaies frappées, qui dispensent de peser les métaux précieux et permettent discrètement de tricher sur leur quantité, jouxte l’Ionie, lieu de naissance de la philosophie et de la science grecques – presque exactement au même moment. Thalès de Milet (625-547 avant J.-C.), le premier des sept sages, issu selon certaines sources d’une lignée de marchands, était d’ailleurs à la fois un grand penseur et un fin spéculateur. Ayant prévu, grâce à ses observations astronomiques, une récolte exceptionnelle d’olives, on raconte qu’il loua tous les pressoirs de la région pour les sous-louer, en position de monopole, au moment de la cueillette, s’assurant un bénéfice conséquent. Les figures de Midas, roi de la Phrygie voisine, de Gygès et de Crésus, souverains de Lydie et découvreurs du fleuve Pactole qui contenait un mélange d’or et d’argent favorable à la fabrication de pièces, ont donné lieu aux premiers récits occidentaux mettant en scène les puissances et les dangers de l’argent. Crésus, qui frappait une monnaie à son effigie, a d’ailleurs été en contact avec Thalès et Solon, autre membre du groupe des sept sages, ancien négociant enrichi devenu, après avoir acquis une grande fortune, l’un des fondateurs de la démocratie athénienne.