Un grand concept expliqué
“L’homme-machine” chez La Mettrie, c’est quoi ?
Portrait de Julien Offray de la Mettrie, par Georg Friedrich Schmidt (1712-1775). Vers 1750. © Domaine public
C’est l’une des images les plus scandaleuses de la modernité : celle qui réduit l’homme à un « assemblage de ressorts » et fait de la pensée une propriété de la matière. Au XVIIIe siècle, elle engage une nouvelle vision, révolutionnaire et dérangeante, de la liberté, de notre rapport au monde et aux autres, qui retrouve une grande actualité avec les neurosciences. Nicolas Tenaillon nous l’explique.
Figure précoce parmi les libres penseurs du siècle des Lumières, Julien Offray de la Mettrie (1709-1751), médecin philosophe, soutient dans L’Homme Machine (1748) que nous ne sommes qu’un « assemblage de ressorts ». Mais qu’implique ce matérialisme intégral pour la pensée, les relations avec autrui et l’avenir de l’espèce ? Si l’homme est une machine, peut-il être encore être humain ?
Tout n’est que matière…
Alors que Descartes affirmait que nous sommes faits de deux substances, la « substance pensante » (res cogitans) et la « substance étendue » (res extensa), La Mettrie soutient « hardiment » qu’une seule suffit à rendre compte de tout ce dont nous sommes capables : la substance étendue. L’âme en effet peut parfaitement se comprendre comme un rouage de cet automate qu’est le corps : elle en est simplement le ressort principal et a son siège dans le cerveau. Ce réductionnisme, qui fit scandale parce qu’il impliquait que l’homme est dépourvu de dimension métaphysique (et donc qu’il n’est pas créé à l’image de Dieu), n’a cependant pas qu’une portée polémique. Il pose de redoutables problèmes à l’anthropologie, et le mérite de la Mettrie est peut-être d’avoir cherché à les affronter en méditant, non sans humour, certaines des conséquences qu’implique l’assimilation de l’homme à la seule matière.
…et la pensée en découle
Première difficulté : celle, interne, de la libre pensée. Le déterminisme inhérent à toute machine est-il compatible avec l’impression unanimement partagée que les idées se forment en nous librement ? Oui, répond La Mettrie qui, par son monisme, rejette le libre arbitre comme le refusait Spinoza. S’il y a liberté, elle n’est qu’une autonomie relative du mécanisme humain. Thèse qu’il démontre par la négative : « Un rien, une petite fibre, quelque chose que la plus subtile anatomie ne peut découvrir, eût fait deux sots d’Érasme et de Fontenelle ». Ces grands esprits ne l’ont été que par un heureux hasard de la circonvolution des fibres de leur cerveau. C’est donc la complexité de la matière cérébrale qui explique nos pensées dont le libre cours ne fait que suivre l’état de notre organisation.
“ S’il y a liberté, elle n’est qu’une autonomie relative du mécanisme humain”
Juger, raisonner, se souvenir… Ces belles capacités sont simplement « des modifications de cette toile médullaire » qu’est l’imagination. L’âme n’est qu’une lanterne magique intérieure et les images qu’elle projette, au gré de l’irritabilité des fibres dont nos tissus les plus intimes sont composés, décident de ce que nous pensons. La pensée est pour La Mettrie une propriété de la matière organisée « comme l’est l’électricité ».
Dis-moi ce que tu manges
Deuxième problème : celui, externe, de notre rapport au monde. La machine humaine a besoin, comme toute machine, d’énergie pour se mouvoir. Or, ne la produisant pas elle-même, elle la trouve dans la nourriture qui, assimilée, rétroagit sur le corps et donc par contrecoup sur la pensée. Est-ce à dire que notre pensée dépend de ce que nous absorbons ? Pour La Mettrie, manger, c’est agir sur les rouages internes de la mécanique corporelle, soit en facilitant, soit en entravant son agencement dynamique. « On dirait en certains moments que l’âme habite dans l’estomac », écrit-il. De fait, c’est souvent l’ingestion qui particularise un homme. Feuerbach dira d’ailleurs un siècle plus tard que « l’homme est ce qu’il mange ».
“On dirait en certains moments que l’âme habite dans l’estomac”
Mieux : le régime alimentaire d’une population entière peut expliquer le caractère d’un peuple. « La viande crue rend les animaux féroces, les hommes le deviendraient par la même nourriture ; cela est si vrai que la nation anglaise, qui ne mange pas la chair si cuite que nous, mais rouge et sanglante, paraît participer de cette férocité plus ou moins grande, qui vient en partie de tels aliments. » Bref, pour La Mettrie, le bœuf bouilli (donc proche du cru) expliquerait la férocité des Anglais !
Et l’amour dans tout ça ?
Troisième interrogation : si l’homme est une machine, comment se reproduit-il ? Deux machines peuvent-elles en fabriquer une troisième ? Fontenelle, dans la onzième de ses Lettres galantes, en doutait : deux montres « laissées l’une auprès de l’autre toute leur vie » n’en feront jamais une troisième. La Mettrie, lui, ne se prononce pas sur la fécondité problématique des machines mais spécule sur leur attirance mutuelle. Effet de l’organisation corporelle, le désir sexuel des individus s’explique, selon lui, par un mouvement spontané généré par la présence d’une autre machine humaine animée par une force analogue. L’amour n’est donc qu’un mécanisme d’attraction et l’on pourrait dire qu’aimer, c’est s’aimanter. Si l’homme est une machine, c’est donc une machine à jouir. « Soyons heureux, voilà toute la morale » : le matérialisme est un hédonisme.
“Si l’homme est une machine, c’est une machine à jouir”
Se désignant lui-même sous le nom de « Monsieur Machine », La Mettrie propose donc une nouvelle vision de l’homme, autant révolutionnaire que dérangeante. Ses contemporains ne s’y trompèrent pas : dès 1746, on brûla publiquement son Histoire naturelle de l’âme à Paris. Réfugié à Gand puis à Leyde, en Hollande, où il rédigea L’Homme Machine, La Mettrie dut chercher protection à Berlin chez le roi de Prusse Frédéric II, despote éclairé, avant de mourir prématurément, ironie du sort… d’une indigestion de pâté de faisan avarié. Malgré ce destin plus ou moins tragique, il aura posé la première pierre d’un matérialisme anthropologique auquel plus de deux siècles plus tard, le célèbre neurobiologiste Jean Pierre Changeux rendra implicitement hommage en titrant l’un de ses livres L’Homme neuronal (1983).
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