Europe / Politique
Liberland, le premier État libertarien?
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Cet article est issu du numéro 90 de Philosophie magazine « La santé, c'est dans la tête ? », en kiosque le 28 mai 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Une nouvelle micronation vient de voir le jour, coincée sur une petite parcelle entre Serbie et Croatie. Presque pas d’impôts, peu de lois… Bref, une utopie anarcho-libérale. Vraiment ?
Vivre et laisser vivre » n’est pas le titre du prochain James Bond, mais la devise d’un tout nouvel État, le Liberland. Situé sur un no man’s land de 7 kilomètres carrés bordant le Danube, laissé à l’abandon par les anciens belligérants serbes et croates, il a été fondé le 13 avril 2015 par l’homme politique tchèque Vít Jedlička et quelques compagnons. Pour en devenir citoyen, il suffit de n’avoir pas de casier judiciaire, de n’être ni nazi ni communiste, et d’adresser une demande par Internet. Les fondateurs du Liberland assurent en avoir déjà reçu… 220 000. Il faut dire que cet État concept a de quoi séduire les amateurs d’expérimentations collectives. Il offre en effet un espace où s’incarneraient les principes de la théorie libertarienne. Venu des États-Unis, ce courant de pensée qui mêle anarchisme et libéralisme économique entend montrer que l’on peut échapper à l’État providence. L’un de ses créateurs, le philosophe américain Robert Nozick (1938-2002), affirme qu’on peut imaginer une forme d’État encore plus limitée que ce que la théorie classique libérale appelle « l’État veilleur de nuit », qui se contente de protéger les citoyens contre la violence et les injustices, mais qui s’occupe également de redistribution. L’État « ultraminimal » imaginé par Nozick « maintient un monopole sur toute utilisation de force […] mais il fournit des services de protection et de respect des droits seulement à ceux qui achètent des polices et des protections de défense » (Anarchie, État et Utopie, 1974), c’est-à-dire sans redistribution. Dans les deux cas, il n’est pas question d’un État providence qui limiterait la liberté des individus. Afin de rendre possible ces formules d’État minimal, Nozick réhabilite la notion d’utopie. Il affirme que « l’expérimentation utopique peut être essayée, différents styles de vie vécus, et des visions différentes du bien peuvent être recherchées individuellement ou en groupe ». Il postule que « chaque personne préfère être entourée d’une galaxie de gens dont l’excellence et le talent égalent les siens, plutôt que d’être la seule lumière, brillant dans un marais de médiocrité relative ». Il fait ici une allusion directe à l’idée exprimée dans un célèbre roman inspirateur du rêve libertarien, La Grève (trad. fr. Les Belles Lettres, 2011). Son auteure, l’Américaine Ayn Rand, imagine que les meilleurs esprits, les créateurs et les chefs d’entreprise les plus dynamiques des États-Unis décident de ne plus participer à la vie du pays, refusant de financer les « racketteurs du fisc ». Réunis dans une vallée isolée, ces êtres libres vivent en autarcie et échappent aux « pillards », laissant l’État providence sombrer dans la pauvreté.