Printemps arabe, quinze après
Malek Khadhraoui : “En Tunisie, aujourd’hui, nous avons tous peur d’aller en prison”
Manifestation des membres du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) à l'occasion de la « Journée mondiale de la liberté de la presse » à Tunis, en Tunisie, le 3 mai 2024. Su les pancartes on peut lire « Le journalisme n'est pas un crime » et « Laissez les journalistes tranquilles ». ©Yassine Gaidi /Anadolu via AFP
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Accusée de tous les maux par le régime Kaïs Saïed, la gauche libérale tunisienne a de plus en plus de mal à défendre les valeurs démocratiques dans un contexte où les pays occidentaux sont de moins en moins perçus comme des références. Malek Khadhraoui, une grande figure de la liberté d’expression au Maghreb, directeur de la publication du média alternatif d’investigation Inkyfada, nous éclaire.
Aujourd’hui, des journalistes tunisiens se font incarcérer pour « atteinte à la sûreté de l’Etat ». La profession est-elle vouée à disparaître ?
Malek Khadhraoui : Nous avons tous peur d’aller en prison, c’est naturel. Il y a encore des petites manifestations à Tunis, mais il est de plus en plus difficile d’effectuer notre travail de journaliste. Il est devenu impossible de questionner un responsable politique de premier plan. Il n’y a plus d’émissions politiques assurées par les chaînes privées, alors qu’elles étaient quotidiennes il y a encore quelques années. Nous n’avons même plus de journaux télévisés en dehors de la propagande nationale. Si jamais le régime tunisien venait à étouffer complètement la liberté d’informer, nous aurions encore la possibilité de créer des blogs, exactement comme nous le faisions déjà au temps de la dictature de Ben Ali.
Vous avez vous-même participé à créer en Tunisie un contre-pouvoir informationnel. Comment est-il né ?
Jusqu’en 2011, nous avions le discours officiel et, à côté, quelques médias privés qui respectaient bien les lignes rouges du pouvoir en place. Déjà, à l’époque, subsistaient des petits partis d’opposition qui avaient leurs publications et enduraient une répression permanente. Internet a tout changé. La Tunisie a massivement investi dans la démocratisation du réseau à partir de 1995 pour que chaque foyer puisse être connecté. Et cela a fonctionné : aujourd’hui par exemple, plus de 80 % de la population a un compte Facebook. Mais une des conséquences imprévues a été la multiplication des blogs, des forums, où se sont rassemblées des communautés d’activistes parfois venus de la diaspora. Le gouvernement tunisien a dû créer une fausse page « erreur 404 » : quand on voulait accéder à un site d’opposition, il nous faisait croire que ce site n’existait pas, alors qu’il était juste censuré. Une nébuleuse incontrôlable s’est formée malgré tout. On y remettait en cause le narratif officiel et on discutait des abus de pouvoirs. Nous pouvions échanger avec des militants égyptiens, autre pays précurseur sur le développement d’Internet, avant que d’autres encore nous rejoignent, comme les Libyens. La connexion de ces sphères contestataires en ligne a joué un rôle dans la structuration du Printemps arabe mais aussi dans la constitution d’espaces médiatiques. Les meneurs des premières protestations sur les réseaux, les activistes et les premiers dirigeants de médias alternatifs en 2011 viennent des mêmes milieux.