Manuel du « désélecteur »
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Cet article est issu du numéro 8 de Philosophie magazine « 8 - avril 2007 », en kiosque le 27 mars 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Nombreux sont ceux qui préfèrent s’abstenir, ou choisir parmi les votes sanction, blanc ou utile. Devraient-ils avoir mauvaise conscience ? Et si ces options négatives permettaient de résister à la dépolitisation ambiante…
Lorsqu’on s’interroge sur la conduite morale du citoyen face au vote, deux idées viennent spontanément à l’esprit. La première est qu’il est coupable de se désintéresser de la politique, de déserter les meetings et les isoloirs, et de préférer ses intérêts mesquins et ses plaisirs futiles aux graves enjeux du monde. La seconde est que le citoyen n’est que la victime d’une élite arrogante et impuissante, complice de la tyrannie de l’image et de l’insignifiance des talk-shows.
Incapacité des politiques ou désinvolture civique, le présupposé est de toute façon le même : nos contemporains seraient déconnectés du politique et l’élection ne représenterait aucun réel enjeu pour eux. On en conclut que le citoyen est désormais passif, absent, tout juste capable de réagir à quelques stimuli sommaires (sécurité, impôts, « affaires », etc.). Et si l’on faisait l’hypothèse inverse : le citoyen résiste à la dépolitisation ambiante, il déploie toutes sortes de stratégies pour investir à sa manière la scène politique. Même à l’occasion d’un exercice aussi rustique qu’une élection, il n’a de cesse, en fait, que soit réintroduit un peu de son réel à lui dans la vie publique. Ce que nous négligeons, c’est qu’il le fait de manière négative ou paradoxale, par le rejet, le retrait, la défiance – ce que Pierre Rosanvallon appelle la « désélection » dans La Contre-Démocratie. La politique à l’âge de la défiance (Seuil). L’électeur aujourd’hui est moins passif qu’il n’est négatif. Mais qu’y a-t-il de plus réel, de plus tangible, dans l’existence, que ce qui est négatif et pénible ? Dressons une typologie sommaire des formes de désélection. L’abstention est-elle une désaffection coupable de la chose -publique, un incivisme criminel ? Si tel est le cas, il convient illico de rendre le vote obligatoire. Sinon, il faut bien lui reconnaître une certaine dimension politique et morale. Car s’abstenir, malgré les apparences, ce n’est pas rien. En morale, il n’y a pas de néant ; tout fait sens, même l’omission ou l’indifférence. En partant à la pêche à la ligne, l’abstentionniste fait un choix, il pose un acte qui se comprend d’ailleurs instantanément : « Je m’en fiche donc j’existe. » On peut évacuer la question de l’abstention en instaurant le vote obligatoire, comme en Belgique[1]. Il n’a aucune incidence sur l’intérêt réel que les Belges portent à la politique et cela ne les empêche pas non plus de se livrer régulièrement à des « désélections » qui rendent le pays ni plus ni moins ingouvernable que la France…