Marcel Gauchet face à François Héran : la liberté d’expression en débat
Le 20 octobre, des personnes tiennent le portrait de Samuel Paty lors de l’hommage qui lui a été rendu à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), où enseignait ce professeur d’histoire-géographie assassiné par un fanatique islamiste. © Lewis Joly/AP/SIPA
De l’assassinat du professeur d’histoire Samuel Paty au procès des responsables des attentats contre Charlie Hebdo, la question de la liberté d’expression et de ses limites est actuellement au cœur du débat public. Peut-on tout dire, tout exprimer, tout publier ? Quelle différence entre la critique, la caricature et même l’injure qui vise une religion et la caricature, l’injure ou l’offense qui vise la personne des croyants ? Est-ce qu’en offensant leur Dieu et leur religion, on offense les croyants ? Ou est-ce qu’en ménageant leurs croyances, on risque d’élever la susceptibilité des croyants, et souvent des plus fanatiques d’entre eux, en arbitre du débat public ? Voilà les questions auxquelles nous sommes sans cesse ramenés.
Mais bizarrement, alors que la liberté d’expression est revendiquée par tous les camps en présence, on ne prend pas le temps de la définir ni de se pencher sur son origine et sa portée, en France et dans le monde. Surtout, chaque camp se contente bien souvent de marteler sa position sans se donner la peine d’entendre les arguments du camp adverse.
Pour remédier à ce dialogue de sourds, nous avons invité le philosophe Marcel Gauchet et l’historien François Héran à une véritable discussion dans le dernier numéro en date de Philosophie magazine. Si tous deux sont d’ardents défenseurs de la liberté d’expression, ils sont pourtant en désaccord profond. Alors que Marcel Gauchet défend la liberté de tourner en dérision toutes les religions – même si cela implique que les croyants de certains cultes se sentent offensés –, François Héran considère qu’avec certaines caricatures – qu’il juge obscènes –, on attaque les croyants derrière leurs croyances. Et quand, sous le coup des attentats, on en vient à sacraliser ces caricatures en faisant le symbole ultime de la liberté d’expression, on transforme alors, selon lui, le droit au blasphème en devoir de blasphème. Exigeant de chacun, croyant y compris, d’approuver les caricatures.
Quel que soit le côté vers lequel on penche au final, la lecture de cet échange permet à chacun d’y voir plus clair. Un débat essentiel qui engage la nature de la démocratie, notre rapport à l’islam et à l’immigration, ainsi que la définition du racisme. Mais un débat qui exige de la nuance pour que les arguments et les convictions divergents puissent se rencontrer.