Élections européennes
Michaël Fœssel : “Le présentisme est ce qu’il y a de plus aveuglant en politique”
Michaël Fœssel. © Manuel Braun pour PM
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Il a tiré dans Récidive. 1938 (PUF, 2019) une analogie entre les années 1930 et notre époque, risquant « un diagnostic du présent instruit par l’histoire ». Le philosophe Michaël Fœssel explique la percée de l’extrême droite notamment par un changement d’ère : nous vivons au temps des conflits de valeurs, qui se font au détriment de la défense des principes. Explication.
Un Nouveau Front populaire s’est constitué mais l’extrême droite est aux portes du pouvoir. Y voyez-vous plutôt une “récidive” de 1934, avec la constitution initiale du Front populaire, ou de 1938, année de son éclatement ?
Michaël Fœssel : J’écrivais Récidive. 1938 en m’intéressant à la fin du Front populaire. Mais, effectivement, sa constitution date de 1934, en réaction à une tentative de coup de force, sinon de coup d’État, des ligues d’extrême droite, le 6 février. Même si les périodes historiques ne se recouvrent pas, notre actualité réactive donc l’événement, avec la possibilité d’une prise de pouvoir par l’extrême droite et la constitution d’un nouveau Front populaire. Une différence majeure cependant tient à ce que l’extrême droite a aujourd’hui des résultats électoraux impressionnants. Par ailleurs, la création du Front populaire en 1934 [lire notre article] a été un processus porté par la ferveur populaire au point que les partis politiques de gauche ont été débordés par leur base, plus unitaire qu’eux. La dimension impérative d’une union face à l’extrême droite s’est imposée aujourd’hui, y compris pour ceux qui jusque-là prônaient la thèse des deux gauches irréconciliables, comme un sursaut républicain, un ethos puissant dans la mémoire collective. Récidive reprend cette histoire à partir de sa fin, c’est-à-dire de la liquidation en quelques semaines de l’héritage démocratique et social du Front populaire. Il y a eu, en 1938, une tentative de grève générale contre la politique d’Édouard Daladier [arrivé au pouvoir en avril], laquelle était faite de dérégulation économique et de reprise en main autoritaire – une tentative de rejouer 1936 en 1938 qui a échoué après une période qui ressemble à la nôtre. L’analogie que je tire est la suivante : la politique de Daladier a été aux régimes totalitaires qu’elle combattait en son temps ce que nos politiques néolibérales sont au nationalisme autoritaire qui nous menace désormais.
“La politique de Daladier a été aux régimes totalitaires qu’elle combattait en son temps ce que nos politiques néolibérales sont au nationalisme autoritaire qui nous menace désormais”
On a beaucoup entendu dire que “Blum se retournerait dans sa tombe” s’il assistait à une telle alliance entre des partis de gauche si divisés. Qu’en pensez-vous ?
Les rapports entre Léon Blum et Maurice Thorez étaient bien pires ! Le Parti communiste de l’époque était stalinien et le Front populaire est arrivé au pouvoir au moment où Staline débutait ses purges. Blum, lui, était l’homme de l’attachement aux principes démocratiques traditionnels de la SFIO, et donc un adversaire irréductible du stalinisme. Mais, pendant la Seconde Guerre mondiale, même Churchill, qui n’était pas vraiment à gauche, disait à propos de Staline que s’il fallait s’allier avec le diable contre Hitler, il s’allierait avec lui...
Quelles sont les limites de l’analogie entre les années 1930 et notre temps ?