Hors-série "Foucault. Le courage d’être soi"

Michel Foucault et la théorie féministe

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 36 de Philosophie magazine « Foucault. Le courage d’être soi », en kiosque le 21 décembre 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La philosophe Elsa Dorlin rappelle comment la théorie féministe a rencontré la pensée politique de Foucault au moyen d’une relecture originale des résistances au biopouvoir à partir de la question des normes de sexualité.

 

Michel Foucault occupe une place ambiguë dans la pensée féministe. Probablement parce qu’il n’a pas, au fond, directement discuté la question du genre ou du pouvoir patriarcal. Pour ses contemporaines, il a élaboré un concept de pouvoir qui ne permet pas de distinguer entre dominants et dominés et ramènerait au même niveau ce qui tient d’une violence structurelle et les résistances émancipatrices qui s’y opposent. Accusé de contribuer à une forme de dématérialisation des rapports d’oppression qui produisent des « classes de sexe », Foucault sera une référence quasi absente dans le contexte du courant matérialiste du féminisme français.

"Le féminisme s’empare de l’œuvre de Foucault pour bâtir une généalogie inédite du concept de genre" Elsa Dorlin


En Europe ou aux États-Unis, d’autres approches ont pourtant déplacé les termes du débat, et l’on doit principalement à l’anthropologue Gayle Rubin d’avoir engagé un dialogue fécond avec l’œuvre de Foucault dans une réflexion magistrale sur l’hétérosexualité. Durant l’été 1973, alors qu’elle est à Paris avec un ami pour faire des recherches sur le structuralisme, Rubin se retrouve dans la réserve de la BNF à lire de la littérature lesbienne clandestine. Elle croise alors Michel Foucault – « Il était incroyablement amical et facile à aborder » –, qui accepte de prendre un café avec elle. Pour Rubin, la discussion avec Foucault confirme ce qu’elle tente de démontrer à partir de son travail ethnologique sur les sous-cultures sexuelles de l’après-guerre : primo, la production d’une norme de sexualité contraignante et considérée comme la seule « naturelle », « normale » ou « désirable ». Secundo, l’idée que le sexe est une propriété – biologique ou psychique – des individus qui induit des « rôles de genre » fixes et donc une seule et unique pratique sexuelle déterminée, l’hétérosexualité reproductive comme forme de maturité biologique et psychique. Tertio, l’existence d’un gouvernement sexuel des conduites qui actualise un ordre moral bourgeois – encadré par le discours psychiatrique – à partir de la production de marges et de minorités sexuelles monstrueuses, considérées comme violentes, dangereuses, immorales, avilissantes, perverses… sur lesquelles s’édifie une norme.

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