Exposition

“Mirdidingkingathi Juwarnda Sally Gabori” : totem et tableaux

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Mirdidingkingathi Juwarnda Sally Gabori, “Dibirdibi Country”, 2011. Peinture polymère sur toile de lin, 198 × 455 cm. Conservé à l’Alcaston Gallery de Melbourne (Australie)

Mirdidingkingathi Juwarnda Sally Gabori, “Dibirdibi Country”, 2011. Peinture polymère sur toile de lin, 198 × 455 cm. Conservé à l’Alcaston Gallery de Melbourne (Australie). © The Estate of Sally Gabori. © Simon Strong

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Cet article est issu du numéro 162 de Philosophie magazine « Faut-il suivre son intuition ? », en kiosque le 25 août 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La Fondation Cartier propose la première grande exposition en France consacrée à Sally Gabori (1924-2015), peintre australienne aborigène. Laissez-vous emmener dans le temps du Rêve !

 

« Voici ma terre, voici ma mer, voici celle que je suis. » La Fondation Cartier met à l’honneur celle que fut Sally Gabori (1924-2015), en présentant un ensemble exceptionnel des œuvres de cette peintre aborigène autodidacte, devenue artiste à l’âge de 80 ans. Issue de la communauté kaiadilt, née sur l’île de Bentinck dans l’archipel de Wellesley, au nord-est de l’Australie, elle est l’une des dernières à y avoir vécu, après que la communauté a été déplacée par les colons sur un territoire voisin, prétendu moins inhospitalier. Là, à la maison de retraite, Sally Gabori trompe son ennui en se mettant à peindre et gagne rapidement la reconnaissance des plus grandes institutions. D’abord modestes, ses toiles prennent des dimensions monumentales. Elles échappent aux motifs classiques de l’art aborigène pour développer une veine plus personnelle, faite des grands aplats de couleur dynamiques : magenta, blanc, jaune, bleu, rouge… Leur apparente abstraction est trompeuse, car cette liberté formelle est au service d’un imaginaire topographique. Sally Gabori figure les souvenirs de son « pays » natal, les lieux marquants de son existence, où s’entremêlent la terre, la mer et le ciel. Ces lieux de mémoire renvoient par métaphore aux portraits des personnes qui y sont attachées, dont elle a été séparée, comme dans la série « My Country » qui évoque son lieu de naissance, « Thundi » le territoire de son père ou encore « Dibirdibi », littéralement la « Morue de Roche », un « ancêtre du Rêve ». Dans la cosmologie kaiadilt, le paysage a été façonné par ces êtres alors qu’ils traversaient le continent, avant de se changer eux-mêmes en lieux. L’importance de la géographie transparaît dans les identités, puisque les Aborigènes se nomment en fonction de leur lieu de naissance et de leur ancêtre totémique – le dauphin pour Sally Gabori. Comme le note l’anthropologue Philippe Descola, dans un remarquable essai consacré aux Formes du visible, « selon les cultures totémiques, animaux et humains ont des ancêtres communs, lesquels ne sont ni des animaux ni des humains, mais plutôt des “prototypes”. Ces prototypes ont laissé des semences d’individuation dans certains lieux. Ces semences s’incorporent dans les humains et les animaux qui vivent dans ces lieux, mais il n’y a pas d’ancestralité au sens classique. Il ne s’agit pas de lignées mais d’une revivification permanente dans des sites qui sont comme des “incubateurs ontologiques” ». Philippe Descola montre que « toute l’iconographie australienne a pour objet les êtres du Rêve et leur action instituante puisque tout dans le monde, à commencer par la segmentation des existants en classes nommées, doit sa genèse et son développement à ce moment primordial ». De ce moment primordial, Sally Gabori a fait la matière d’une œuvre magistrale.

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