Exposition
“Monet-Mitchell”. L’empire des sens
Joan Mitchell, “La Grande Vallée XIV (For a Little While)”, 1983. Huile sur toile, 280 × 600 cm. Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, Paris. © The Estate of Joan Mitchell
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Cet article est issu du numéro 166 de Philosophie magazine « Préférons-nous l’ordre ou le désordre ? », en kiosque le 12 janvier 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La Fondation Louis-Vuitton, à Paris, confronte le créateur des Nymphéas à l'artiste américaine, figure de proue de l’expressionnisme abstrait. Des œuvres qui court-circuitent le langage pour exprimer toute la force de la sensation. À voir jusqu'au 27 février.
Monet, Mitchell. La Fondation Louis-Vuitton confronte ces deux peintres autour d’un geste commun : l’expression de la sensation. Confrontation vaut en effet mieux que dialogue, car Joan Mitchell n’appréciait guère la comparaison avec le maître français, même si elle a élu domicile à la fin de sa vie à Vétheuil, tout près de Giverny, dans une propriété surplombant la maison où vécut Monet. Ses influences reconnues vont plutôt vers Van Gogh, Cézanne ou Matisse. Le « feeling » guide Joan Mitchell. Figure de proue de l’expressionnisme abstrait, au sein de l’École de New York, elle insiste sur le rôle prépondérant de la perception et des sentiments. Ce sont eux qui guident la réalisation de ses paysages abstraits, comme dans Minnesota en 1980, un immense quadriptyque gagné par l’intense luminosité du jaune et du blanc, ou La Grande Vallée, une série de seize tableaux débutée en 1983, évoquant un lieu d’enfance et un refuge imaginaire. Dix d’entre eux, réunis grâce à des prêts exceptionnels, sont d’ailleurs exposés à l’issue du parcours, dessinant un horizon mental bien que sensible. « Je peins d’après des paysages remémorés que j’emporte avec moi et le souvenir des sentiments qu’ils m’ont inspirés », affirmait en 1986 Joan Mitchell lors d’un entretien avec le philosophe Yves Michaud. Dans leur échange, elle témoigne de sa perception synesthésique : « Si tu dis “sky”, ça signifie “ciel”. Moi, je vois d’abord S-K-Y. Le S est plutôt blanc, le K est rouge, le Y est ocre jaune. Le ciel pour moi est le mélange de ces couleurs. » Comme le souligne le philosophe, spécialiste de Hume et d’esthétique, la peintre américaine a un « don visuel » que n’ont pas les gens qui parlent : elle voit, comme on peut le dire des voyants chez Rimbaud, plus qu’elle ne pense. « Voir, pour beaucoup de gens, n’est pas une chose naturelle, explique-t-elle. Ils ne voient que des clichés appris. Ils restent pris dans le langage. » Voilà l’enseignement de ces deux maîtres mis en regard : il existe une distinction absolue, sur laquelle le philosophe empiriste David Hume insistait d’ailleurs, entre les impressions et les idées, entre le vécu des sensations et les idées qu’il produit. Entre sentir et penser. Or tout le génie des artistes tient peut-être à cette capacité de court-circuiter le langage et les idées sans rien perdre de leur éloquence, au contraire. Hume lui-même loue la pérennité des œuvres artistiques comparée à celles de l’esprit : « Aristote et Platon, Épicure et Descartes peuvent céder leur prédominance successivement les uns aux autres ; mais Terence et Virgile gardent un empire universel et sans conteste sur l’esprit des hommes. » Un empire de sens ?