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Parler avec les morts, la nouvelle frontière de l’IA

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Parler avec les morts, la nouvelle frontière de l’IA

© iStockphoto

Communiquer avec les morts ? C’est l’objectif du projet lancé en début d’année par Microsoft. Pas de spiritisme, bien entendu : le but n’est pas d’atteindre les âmes des défunts perdues dans l’au-delà. Il s’agit, seulement, de créer des « agents conversationnels » reproduisant – par compilation de données – l’apparence, la voix, les goûts et la manière de parler d’un proche décédé. Un double tout ce qu’il y a de plus matériel en somme. Pourquoi, cependant, sommes nous troublés par cette idée, si nous savons pertinemment qu’il ne s’agit que d’une réplique ? Réponse de Marivaux : la manière de parler est le trait le plus essentiel de notre singularité ; le reproduire, c’est bien, en un sens, ramener le mort parmi les vivants.

  • Ce n’est pas, à vrai dire, la première fois que quelqu’un s’efforce de redonner vie aux morts par le biais d’algorithmes et d’intelligence artificielle. En 2016, Eugenia Kuyda, entrepreneur russe installée en Californie, avait ainsi lancé l’application Replika. L’objectif était d’abord personnel : redonner vie à son meilleur ami récemment décédé. Pour ce faire, le robot conversationnel compilait les milliers de messages échangés entre la vivante et le mort. Le service a, ensuite, été proposé au grand public. En 2017, l’Américain James Vlahos avait, à son tour, fait la démonstration de son « Dadbot » (lire l’article sur Wired, en anglais), censé reproduire une conversation avec son père. 
  • Les prédictions de l’épisode 2 de la saison 2 de la série Black Mirror, « Bientôt de retour », se réalisent sous nos yeux. Microsoft s’engouffre aujourd’hui dans cette brèche. Les moyens financiers considérables de l’entreprise lui permettront, sans doute d’accentuer l’illusion – encore très imparfaite (conversations hachées, réactions de la machine à côté de la plaque, etc.). Le géant de l’informatique envisage d’ailleurs, aussi, de proposer une reconstitution animée en 3D du visage et de la voix de la personne.
  • Le projet de Microsoft, comme ses prédécesseurs, ne doit pas être confondu avec un genre de nécromancie technologique. Il ne s’agit pas de mettre l’individu en contact avec l’âme d’un mort, avec le mort lui-même. Le but est clair : créer un double, une réplique. Si cet avatar nous trouble, ce n’est pas, pourtant, parce qu’il aurait le même visage, la même voix ou les mêmes goûts. De tous ces traits, empiriques, on peut imaginer sans peine la copie. Les caractères physiques comme les préférences individuelles sont ces traits transposables d’un individu à l’autre. Ils ne nous appartiennent pas en propre : que j’aime les pommes n’exclut en rien que mon voisin les aime aussi ; la couleur de mes yeux n’est qu’un assemblage, reproductible, de pigments, dont je n’ai pas le monopole. L’agrégation des traits ne suffit pas à définir l’unicité de la personne.
  • Il en va tout autrement de notre manière de parler, qui n’est pas un trait ou un ensemble de traits mais la forme, indivisible, de notre existence. Marivaux l’exprime, en une formule ramassée, à propos de Montaigne : « Une singularité d’esprit et conséquemment de style. » (Le Cabinet du philosophe, sixième feuille, 1734) Notre style est indissociable de qui nous sommes. Il est notre signature : la manière, singulière, dont nous nous approprions les lois communes de la langue et de la parole. Le style est l’insondable écart qui nous sépare de la règle et nous définit. Si nous sommes capables d’imiter celui d’autrui l’espace d’un instant, le mime ne dure jamais : notre propre style nous rattrape sans cesse, nous ne pouvons jamais lui échapper.
  • L’intelligence n’est pas tenue à ces limitations temporelles : elle peut imiter l’autre sans interruption. Voilà ce qui, au fond, nous perturbe le plus. Le langage qu’emploie la machine ne la façonne pas – elle conserve, à l’égard du langage, un rapport d’extériorité. Au contraire, comme l’affirmait Buffon, « le style, c’est tout l’homme ».