Curiosité
Petit éloge des animaux moches
Une taupe à nez étoilé (“Condylura cristata”). © Dembinsky Photo Ass./FLPA/Minden Pictures/Biosphoto
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Plusieurs tortues hargneuses (Chelydra serpentina) ont été découvertes en Suisse ces derniers mois. Originaire d’Amérique du Nord, cette espèce à la morphologie et à l’aspect effrayants terrifie autant qu’elle laisse songeur. Pourquoi la monstruosité animale est-elle si fascinante ?
On peut reconnaître la tortue serpentine à ses deux yeux ronds hallucinés, ses pattes griffues et sa longue queue surmontée d’écailles en dents de scie. Son autre petit nom est « tortue hargneuse », car très agressive, elle est capable de sectionner un doigt humain d’un happement vif comme l’éclair. Depuis le mois d’avril, c’est le troisième spécimen de la sorte que l’on retrouve en Suisse, alors même que ce n’est pas son habitat naturel. La bête aux allures préhistorique est à présent hébergée dans le centre Emys, destiné à la récupération et à la protection des tortues.
Ce spécimen-là a eu de la chance. Une étude publiée en 2016 dans The Mammal Review (« La Revue des mammifères ») démontre que les espèces jugées « laides » – les chauves-souris, certains rongeurs… – sont moins protégées et attirent peu de travaux scientifiques par rapport aux animaux considérés comme jolis. Cela viendrait entre autres des donateurs, qui financent plus massivement les études portant sur des espèces au physique plus attrayant. Cette tendance se retrouve dans les médias. On parle beaucoup moins de l’extinction de la tortue à carapace molle par exemple, dont la dernière femelle est morte en mai, que de celle du panda roux, star incontestée des animaux en voie de disparition.
La générosité du laid
Des plumes chatoyantes de certains oiseaux comme le tangara rouge au minois adorable de la loutre de mer en passant par la majesté du jaguar, nous avons créé des hiérarchies de beauté, plus ou moins implicite entre les espèces animales. Y compris chez les animaux, nous aimons ce qui est beau. Une attitude héritée de la philosophie antique, qui donnait une valeur morale à la beauté. Le beau, non content d’être attrayant esthétiquement, était vu comme vrai et bon. Cette valorisation de la beauté se poursuivra dans l’esthétique européenne, notamment avec Kant, qui en fera le sentiment « désintéressé » par excellence, forgeant l’idée d’une appréciation purement esthétique du monde qui nous entoure.